Abbé
C. Héry : Professeur Israël, dans ce débat qui touche
l’homme ou moment Je plus sensible de son existence, que peut
ressentir un médecin qui, toute sa vie, a soigné des maladies graves ?
Quelles sont les significations et Jes enjeux de la pratique
euthanasique pour notre civilisation ?
Professeur
Lucien Israël : Euthanasie signifie « bonne mort » ; c’est-à-dire,
naturellement, une mort sans souffrance, et c’est tout ce qu’on
souhaite à son prochain. Mais il y a une dérive considérable, qui du
reste dans son amplitude est propre à la
fois
à l’Occident et au XXe siècle. L’euthanasie, maintenant, dans le
vocabulaire des médecins et dans celui des médias signifie donner la
mort. Soit à quelqu’un qui souffre et dont on ne parviendrait pas à
calmer les douleurs (mais ce cas n’existe plus aujourd’hui) ; soit
à quelqu’un dont on estime qu’il est dans une situation incurable,
et qu’il n’est donc pas utile de continuer à lui prodiguer des
soins - puisque sa vie doit se terminer un jour prochain ; soit encore,
du point de vue de certains, parce qu’il aurait perdu sa « dignité
», en raison de conditions physiologiques.
C.
H. : Cet argument de la dignité du patient, souvent invoqué par les
demandeurs d’euthanasie, apparoir en effet au cœur du débat. N’y
a-t-il pas une certaine hypocrisie à s’appuyer vertueusement sur une
morale de la dignité humaine pour justifier la suppression d’un
malade, alors qu’on ne définit plus cette dignité que selon des critères
purement matériels et physiques ?
L.
I. : Cette question est évidemment centrale. C’est derrière le mot
« dignité » que s’abritent certaines associations qui déclarent
qu’on doit exécuter des patients qui l’auraient prétendument
perdue. C’est-à-dire, de leur point de vue, si ces malades ont par
exemple des troubles sphinctériens. Or cela revient à dire que la
dignité d’un être humain est jugée par autrui, et que le bien
portant qui, lui, conserve à ses propres yeux toute sa dignité, peut
juger de la perte de dignité de quelqu’un, et demander qu’on l’exécute...
C.
H. : Le comble du paradoxe est qu’on justifie de tel/es exécutions
par le motif du « droit à la mort digne », comme si l’euthanasie,
et elle seule, constituait la dernière dignité du malade handicapé ou
du mourant. Pensez-vous qu’une mort digne soit possible sans
euthanasie? Comment la concevez-vous du point de vue du médecin ?
L.
I. : Premièrement en ce qui concerne la douleur, qui est la raison
majeure pour laquelle l’euthanasie est demandée par les bien portants
pour les grands malades - je le rappelle, ce sont très rarement les
malades qui demandent qu’on mette fin à leurs jours -, cette douleur
peut être maîtrisée dans tous les cas. La preuve en est fournie par
le fait que l’on peut pratiquer des interventions chirurgicales
pendant des heures sans qu’il y ait souffrance. Autrement dit, les
moyens de traiter la douleur, de calmer les souffrances sans nuire à la
vie du patient existent, et ils existent depuis longtemps. Ils ne
cessent de se perfectionner, préservant de mieux en mieux la conscience
du malade. Par conséquent, exécuter quelqu’un pour lui éviter des
souffrances est une absurdité, puisqu’on peut lui éviter des
souffrances sans avoir à mettre fin à sa vie.
C.
H. : Mais lorsque quelqu’un souffre vraiment de manière
insupportable, lui administrer comme on le doit un calmant puissant, ou
même l’anesthésier, présente quand même, au-delà de certaines
doses, un risque évident pour sa vie. N’est-ce pas là pratiquer une
forme d’euthanasie ?
L.
I. : Alors, se pose en effet, le problème de la pratique faussement
appelée « euthanasie passive ». C’est-à-dire qu’on peut être
amené, dans certains cas, pour triompher de la douleur, à augmenter
les doses d’antalgique de façon à mettre en péril par contrecoup
l’existence du patient. Cela n’a rien à voir avec l’exécution délibérée
et directement voulue. Je pense que toutes les autorités spirituelles
sont d’accord pour qu’on tente l’impossible en vue de soulager une
douleur insupportable, même au risque, de cette façon, d’abréger la
vie du patient. Le but n’est pas de tuer, mais de soulager.
Médicalement,
j’insiste, le problème de la douleur n’existe pas. C’est une
fausse raison de demander l’euthanasie - de même que la question de
la « dignité », nous en avons parlé, est un faux problème. La «
mort digne » est possible, sans euthanasie.
C.
H. : Vous avez évoqué à l’instant le fait surprenant que ce ne
sont pas les malades mais les bien portants qui demandent le plus
souvent l’euthanasie et veulent même sa légalisation comme aux
Pays-Bas (seul pays dans le monde, je crois, à l’avoir légalisée).
Pouvez-vous expliquer ce phénomène : qui se porte aujourd’hui en
France au chevet des mourants pour demander l’euthanasie et pourquoi ?
Leurs intentions ne sont-elles pas généreuses ?
L.
I. : II faut en effet se demander maintenant qui est en faveur de
l’euthanasie. Il se trouve que je peux en parler puisque, toute ma
vie, j’ai soigné des maladies graves, et pour lesquelles le patient
se demandait en permanence si sa vie n’était pas menacée. Mon expérience
personnelle sur une quarantaine d’années de pratique, est que les
patients qui sont soulagés de leur douleur éventuelle, d’une part,
et qui, d’autre part, reçoivent des preuves qu’ils existent comme
êtres humains à part entière aux yeux de l’équipe qui les soigne
avec attention, dévouement, compassion, sérieux..., ceux-là ne
demandent jamais l’euthanasie.
Au
contraire, ils remercient les membres de l’équipe et les encouragent,
et souvent même minimisent leurs symptômes, en disant : « Non,
docteur, je vais mieux .» il faut, c’est un facteur humain considérable,
que se forme ce duo entre le patient et l’équipe des infirmières et
des médecins. Dans ce petit développement, je voudrais introduire le
fait suivant. D y a des médecins qui désespèrent leurs malades. En
cancérologie, c’est fréquent, je le sais, car j’ai reçu au fil
des années des quantités de patients qui me disaient : « Mon cancérologue
m’a dit qu’il n’y a rien à faire, qu’en pensez-vous ? » Premièrement
- et fort heureusement - c’est souvent faux : il y toujours quelque
chose à tenter. La thérapeutique s’enrichit en permanence. Deuxièmement,
donner à un malade un sursis, en s’efforçant, en innovant, en
mariant les thérapeutiques, c’est important pour deux raisons. Pour
une raison spirituelle d’abord : ce sursis peut lui donner le temps de
remettre en ordre sa conscience, ses relations avec le monde supérieur,
mais aussi avec sa famille. Deuxièmement, pour une raison toute matérielle
: accorder un répit, donner quelques mois par des efforts supplémentaires,
peut permettre de voir arriver un nouveau médicament qui va changer les
choses, compte tenu de la vitesse à laquelle avance la recherche biomédicale.
Par conséquent, cela justifie au contraire de s’agripper, de gagner
des semaines, voire des jours. Et en même temps, le patient qui est
conscient de cet effort, au pire, quittera la terre bien autrement que
s’il peut se dire : « On n’a pas tout fait, on n’a pas tout tenté
pour moi. » On ne peut pas infliger un tel abandon à un être humain
sur le point de mourir. Ce n’est pas normal.
C.
H. : Vous évoquez l’assistance et le combat pour la vie du malade
jusqu’à la dernière extrémité. Vous donnez là au médecin et à
tous les membres d’une équipe soignante l’idéal d’une «
vocation » vraiment magnifique. Cependant que dire des états
critiques, des maladies réputées incurables ou des phases termina/es ?
Est-il raisonnable de prétendre s’acharner lorsqu’on sait qu’il
n’y a plus rien à faire et que fout Je monde en souffre ? Dans ce
genre de situation tragique, à partir de quel moment peut-on ou
doit-on, selon vous, cesser d’agir ou se contenter des « soins
palliatifs»?
L.
I. : Peut-on parler, dans ce combat pour gagner quelques jours ou
quelques semaines, « d’acharnement thérapeutique » ?
L’acharnement thérapeutique désigne bien autre chose. C’est une
conduite dont nous, les médecins cancérologues, avons tous été
coupables, lorsque nous avons obtenu les premiers médicaments, les
premiers traitements, il y a une quarantaine d’années environ. Car
nous ne disposions que de quelques médicaments, les chimiothérapies,
qui étaient porteurs d’effets secondaires importants et induisaient
des chocs sévères aux malades. Nous les poursuivions peut-être au-delà
de ce qui était sage, car nous ne connaissions pas vraiment leurs
effets et nous avions toujours l’espoir qu’ils obtiendraient bientôt
des résultats, même s’ils n’avaient encore rien donné.
L’acharnement thérapeutique, qu’on pourrait définir de façon très
simple comme ta poursuite d’un traitement inefficace, est maintenant
condamné unanimement. Si donc on arrête un traitement inefficace, et
dans certains cas il n’y en a pas d’autre qui puisse donner un
espoir, on applique alors une procédure dite de « soins palliatifs ».
Concrètement, on soulage les douleurs et on agit sur les autres symptômes
pour les corriger, on calme l’anxiété, on hydrate - l’hydratation
est indispensable, sans quoi le malade souffrirait d’un mal être
insupportable - et, en même temps, on entoure le malade, on lui
manifeste qu’il compte pour tous comme un être humain, pour l’équipe
soignante, pour sa famille et pour ses médecins. Les soins palliatifs
font en sorte qu’il s’éteigne en paix, si, humainement, on ne peut
rien faire de plus.
C.
H. : Vous avez montré dans un très beau livre que je trouve
particulièrement clair, La vie jusqu’au bout, que les tenants
de l’euthanasie, comme Schwarzenberg, enfermaient le débat dans une
alternative spécieuse : devant une maladie déclarée incurable, le
choix serait, ou bien l’euthanasie, ou bien l’acharnement thérapeutique
- lequel, vous l’avez montré, est indéfendable. Mais poser ainsi le
dilemme, n’est-ce pas rendre vaine la recherche médicale et la
condamner à la résignation ? En quoi une maladie peut-elle être déclarée
par un médecin définitivement incurable?
L.
I. : Il est clair que l’acharnement thérapeutique, qui n’est jamais
de mise, doit cesser pour faire place aux soins palliatifs. Cependant,
je voudrais ajouter une distinction pratique, qui me paraît
essentielle, entre l’acharnement thérapeutique dont nous avons parlé,
et l’obstination thérapeutique, qui elle, n’a rien de condamnable.
Au contraire, justement en raison des résultats de la recherche
mondiale qui progresse, des nouveaux médicaments qui sont testés et
des nouvelles méthodes qui arrivent rapidement, l’obstination thérapeutique
est le moins que l’on puisse demander à un médecin dans le cas
d’une maladie grave.
En
effet, maintenir le malade, c’est lui donner la chance qu’une
nouvelle thérapie soit praticable, et en outre, on ne peut jamais être
certain que tout est fini, il y a des patients qui, grâce à une
obstination thérapeutique, enregistrent une amélioration imprévue, et
qu’on peut voir repartir sur pied. J’ai souvent eu à m’occuper de
patients qui arrivent à l’hôpital dans une situation sévère de
douleur, de torpeur, de spasmes, et dont la famille est convaincue que
c’est l’étape finale. Or ils s’en sortent grâce au dévouement
de l’équipe médicale. Souvent, quand ils reprennent conscience et
voient arriver le médecin, un matin, ils éprouvent eux-mêmes le
besoin de sortir du cadre psychologique de cette maladie, considérée
comme incurable et terminale : « Docteur, je pense que je vais aller me
reposer quelques jours dans le Midi... » Autrement dit, eux-mêmes
abolissent psychologiquement tout ce passé d’un seul coup et disent :
« Je vais aller dans le Midi. » Donc, on ne sait pas tout. Le cerveau
humain est ce qu’il y a de plus compliqué dans l’univers connu et
nous sommes loin d’en avoir pénétré tous les secrets, si toutefois
on y arrive un jour. Les ressources vitales sont extraordinaires, et il
faut aussi tabler dessus quand on soigne des maladies sévères.
C.
H. : Vous soulignez l’importance du cadre psychologique de la
maladie dans révolution du patient. Que dire de ce facteur dans la
demande d’euthanasie ?
L.
I : Il est très important. À ce propos, et au sujet des médecins qui
désespèrent leurs malades, il existe une étude publiée aux
Etats-Unis auprès de malades qui, se voyant perdus et sous l’effet de
la lassitude mentale, car on ne leur laissait aucun espoir de guérison,
demandaient eux-mêmes l’euthanasie. Sans exception, lorsque ces
malades étaient vus par des psychiatres qui les prenaient en charge
correctement, ils ne demandaient plus qu’on mette fin à leurs jouis.
Autrement dit, même le patient qui a été désespéré et qui sombre
dans la dépression - aussi bien par la nature du contact avec l’équipe
qui l’a pris en charge qu’éventuellement par sa famille, ou par le
regard qu’il porte sur l’évolution de sa maladie -, son angoisse
peut être levée, que ce soit par des médicaments ou par une psychothérapie.
On peut le raccommoder avec l’idée que sa vie mérite d’être
poursuivie et vaut la peine que ceux qui le soignent poursuivent leurs
efforts.
Bien
davantage que les symptômes physiques dont on sait médicalement
s’occuper, l’état psychologique du patient est déterminant pour
son mieux être et sa guérison éventuelle. Malheureusement, les symptômes
psychologiques et mentaux ne sont pas bien pris en compte par les médecins,
qui se trouvent désarmés parce qu’ils ne connaissent pas cette
partie de la médecine. La solution, si les médecins des maladies
graves ne sont pas capables de s’instruire dans ce domaine, est de
faire appel à des spécialistes pour mener à leur place le soutien
psychothérapique auprès de leurs patients. C’est une tâche très
importante, il est vérifié que les malades qui ont demandé
l’euthanasie cessent alors de le faire.
C.
H. : Si l’on revient à la question : qui demande l’euthanasie
? - quant aux malades, vous venez de vous en expliquer - qu’en est-il
des autres, des bien portants, des « intellectuels », des
politiques ? Qui sont-ils et quels sont leurs motifs ?
L.
I. : Ceux qui demandent activement l’euthanasie sont effectivement des
associations de bien portants, des groupes de pression qui ont pris pour
argument la dignité, incompatible à leurs yeux avec la perte
d’autonomie. De hautes consciences se groupent pour demander que les médecins
achèvent les malades pour lesquels ils ne peuvent plus rien. Mais prétendre
« donner une mort digne » sous-entend que là vie du patient a été décrétée
au préalable non digne. Or qui peut se prétendre habilité à poser un
tel décret ? La majorité de ces militants est faite de personnages qui
se croient porteurs des intérêts généraux de l’espèce humaine. Ce
sont des matérialistes athées qui se persuadent que la vie et la
conscience sont des phénomènes contingents, accidentels. Soit. Et dès
lors, il faut supprimer les futurs nouveau-nés mal formés, éliminer
comme le faisait Hitler les handicapés mentaux et les malades trop
vieux ou trop coûteux à soigner. Sans oublier, bien sûr, les
sanctions légales applicables aux médecins ou aux infirmières qui se
déroberaient à leur devoir eugénique et ne pratiqueraient pas
l’avortement ou l’euthanasie demandée, et, bien sûr, négocier
avec la Sécurité sociale les tarifs en fonction des expertises. Et si
l’euthanasie est un progrès, pourquoi garder par-devers nous ce
nouveau bienfait de la civilisation ? Pourquoi ne pas aussi, de même
qu’on cherche à exporter la démocratie vers des pays qui n’en
n’ont cure, aller enseigner en Afrique, en Amérique du Sud, en Inde,
au Bengladesh, les moyens médicaux d’abréger les souffrances de tous
les dénutris, de tous les parasités qu’on ne guérira pas?...
C.
H. : Ces groupes de pression progressent dans l’opinion en jouant le
plus souvent sur le registre de la pitié et des bons sentiments, mais
ils véhiculent ouvertement une pensée nihiliste et cynique sur le
monde, tel Léon Schwarzenberg, matérialiste et athée : « Le monde
n’a pas de sens et il n’a pas de but... Vous ne mourrez pas puisque
vous n’êtes pas nés. Endormez-vous, vous recommencerez la même
chose (Changer la mort, 1977) »... Peut-on leur faire
confiance, quand ils parlent de « dignité » et de « prix », pour
une vie humaine qu’ils considèrent comme totalement dénuée de sens
?
L.
I. : La médecine détruit définitivement son image et sa crédibilité
au sein d’une culture quelconque, si elle accepte de considérer
qu’il y a un moment où la vie a perdu sa dignité. L’image de la médecine,
et par suite l’image d’une culture qui autoriserait une telle médecine
est ruinée, il ne peut plus y avoir de solidarité humaine, de
solidarité d’espèce, ni de solidarité de générations. Si les
petits-enfants savent qu’on exécute leurs grands-parents ou leurs
arrière-grands-parents dans les hôpitaux, le lien entre les générations
risque d’être détruit. De plus, je ne peux que récuser cette
accusation qui est faite aux médecins par ces intellectuels et ces
militants, de ne pas sauvegarder la dignité des mourants en les
maintenant entourés et soignés jusqu’au bout. Ce qui est indigne,
c’est de tes traiter comme s’ils étaient déjà morts, ou comme
s’ils ne valaient guère mieux. Demander au médecin de les « aider
à mourir », c’est lui demander un acte contre sa nature, sa vocation
et sa justification d’être humain. Surtout en dernière extrémité,
les malades gardent au contraire le droit à la solidarité, aux soins,
et à la compassion. L’argument de la dignité a pour seul but -
inconscient, je veux bien - de protéger le confort des survivants.
C’est pourquoi le médecin des cancers, par exemple, sans se laisser
influencer par la conspiration des bien portants qui l’incitent à
l’euthanasie au moins passive (ne pas tenter ce qui est possible),
doit rester d’abord à l’écoute des malades. La dignité humaine,
contrairement à ce que disent nos militants bien intentionnés, ne dépend
en aucun cas de l’état de santé d’un malade, de son état physique
- c’est une petite flamme qu’il faut se garder de souffler. Une
personne humaine, par définition, est digne de respect.
C.
H. : En dehors de ces associations qui sont gouvernées par une
fausse solidarité et une idéologie rigide, qui demande encore
l’euthanasie ?
L.
I. : Il y a les familles. Sous couvert d’améliorer la situation et
d’abréger la souffrance, certaines familles sont amenées à formuler
plus ou moins explicitement une demande d’euthanasie pour leur parent
; voire s’indignent si on n’accède pas à leur demande et développent
une agressivité vis-à-vis de l’équipe médicale. Cette
revendication d’euthanasie, le plus souvent passive, consiste à
demander au médecin d’arrêter les soins. Elle se développe dans le
contexte où, d’une part, les coûts de santé deviennent de plus en
plus lourds, et où, d’autre part, la mort n’est plus supportable,
non plus que le spectacle de la souffrance ou de la vie diminuée. Les
raisons sont multiples et pas toujours claires aux yeux de ces gens éprouvés
- « Il n’est plus possible de venir à l’hôpital tous les jours »
; « Il est choquant de montrer ce spectacle aux petits-enfants. .. »
L’homme
du XXIe siècle est-il encore en état, mentalement et spirituellement,
d’assister ceux qu’il aime et qu’il a aimés, de leur fermer tes
yeux et de baiser un front que la vie a déserté ? Nos yeux sont offensés
par la vision d’une vie qui va s’éteindre. Nos consciences fragiles
ne supportent pas la période pénible où le corps, usé, lutte encore,
puis cède. Cette fin qui se fait attendre est trop difficile à
supporter, il faut expédier au plus vite et dans l’ombre l’obscénité
de cette scène difficile. Ce combat qui sera perdu, c’est aussi le
combat qui m’attend un jour, et je le perdrai aussi... C’est
pourquoi ceux qui aiment le parient doivent être pris en charge aussi.
Il faut avoir vis-à-vis d’eux la même attitude que vis à vis du
patient, il faut savoir s’ils sont angoissés, leur expliquer ce qui
est en jeu, savoir les rassurer sur les symptômes, leur permettre même
d’améliorer leur lien avec le patient - ce que souvent ils ne savent
plus faire, car les proches du mourant sont eux-mêmes anxieux, désarmés,
et sans qu’ils le sachent clairement, renvoyés à l’idée de leur
propre mort. Quelque chose en eux souhaite que tout s’arrête, pour ne
plus prolonger ce dernier acte qui leur rappelle trop clairement
qu’ils sont eux-mêmes mortels. Mais si l’on peut, sans céder à
ces pressions, donner au partent des soins tels qu’il revienne à un
état de conscience et que, satisfait du comportement dont on
l’entoure, il accepte son destin, alors ce patient est souvent
capable, à son tour, d’apaiser lui-même sa famille et ses proches,
il y a là un jeu psychologique complexe.
C.
H. : Ceci suppose qu’on donne au malade la possibilité d’être
conscient de ce qui lui arrive.
L.
I. : Oui, mais en sachant que le pronostic est très incertain, qu’il
n’y a pas de vérité dans ce domaine. Jamais je n’ai pu dire à un
patient : « Je suis vraiment sûr que vous allez guérir, ou que vous
n’avez plus aucune chance. » Par contre, on pourra lui dire, premièrement
: « On ne vous laissera pas souffrir. » et, deuxièmement : « On
cherche patiemment la solution... Si on peut arrêter la progression de
la maladie, même sans vous guérir, ce répit nous donne le temps
d’attendre un autre médicament qui est en route. » Le malade
participe à cet effort.
C.
H. : Si l’on revient à la demande d’euthanasie, non seulement
les associations militantes et les familles peuvent la promouvoir, mais
hélas aussi certains médecins. Quelles peuvent être leurs motivations
?
L.
l. : Les motivations des médecins ou des infirmières qui préconisent
l’euthanasie sont à la fois conscientes et inconscientes. Gluant aux
motivations conscientes, on peut dire que ces médecins se réservent le
beau rôle : « Je prends sur moi de terminer cette vie car je suis un
homme qui n’accepte pas la souffrance ; je ne suis pas un lâche, je
fais cet acte de courage, etc... » L’euthanasie les grandit à leurs
propres yeux. Intervient aussi le sentiment pénible pour un médecin de
l’inanité de ses efforts, et sa propre peur devant la maladie - la
maladie grave : la piqûre y met fin. Au passage, je crois qu’il
faudrait sélectionner les médecins en fonction des spécialités
qu’ils souhaitent exercer, car un tempérament angoissé peut
parfaitement soigner des eczémas, mais certainement pas des cancers. On
devrait tenir compte à la fois des traits psychologiques et du système
de valeurs qui font qu’il existe un profil particulier pour les médecins
de maladies graves, et qu’il ne faudrait pas laisser n’importe qui
s’en occuper. Se profilent aussi dans la liste de ceux qui poussent à
l’euthanasie, l’administration sanitaire et le ministère des
Finances, et tous ceux qui gèrent les ressources économiques de la
santé. Ils sont tentés, tout en essayant d’apparaître comme de
grands humanistes, de diminuer les frais. J’ai souvent dit que je
trouvais indécent que l’État soit le vendeur des cigarettes : comme
le tabac raccourcit la vie des fumeurs, cela lui évite d’avoir à
payer longuement des retraités, il est indécent que l’État soit le
pourvoyeur d’une substance qui écourte la vie. C’est l’État qui
a d’abord dépénalisé puis légalisé l’euthanasie aux Pays-Bas.
D’où l’arrivée massive de couples hollandais âgés dans diverses
régions de France, parce que ceux-ci ne veulent pas être euthanasiés.
Ce mouvement atteint la France. Des politiques recherchent l’appui électoral
de ces associations militantes dont nous parlions tout à l’heure, ou
bien cèdent à des arguments financiers, soit encore veulent passer
simplement pour modernistes. Or cette façon de donner la mort en toute
bonne conscience est de nature à modifier les liens immatériels entre
êtres humains, habitants de la même planète, et c’est pourquoi je
considère reuthanasie comme une très grave menace contre notre
culture.
C.
H. : De quelle façon analysez-vous cette volonté d’inventer,
comme dit Kouchner, « un nouveau rituel pour la mort », dénué
d’espérance, aseptisé, voilé derrière les blouses blanches et médicalisé
? Sous l’apparence d’une morale des bons sentiments, y a-t-il
d’autres intentions, méconnues du public, qui motiveraient la demande
d’euthanasie?
L.
l. : Etre favorable à l’euthanasie paraît moderne. C’est la même
mouvance que celle de la gay pride. C’est l’idéologie du modernisme
à tout prix, qui porte à considérer que tout ce qui à été fait
jusque-là serait vain, absurde, ancien, et devrait être changé. Cette
idéologie va naturellement se retourner contre ses protagonistes, car
le jour où ils seront âgés ou malades, ils risquent de se faire
euthanasier. Ils ne le savent pas, car, comme la plupart des bien
portants, ils se croient immortels...
C.
H. : Cette inversion de la mort et de la vie a quelque chose de
terrible. Philippe Ariès disait qu’on vole leur mort aux gens,
faisant en sorte qu’ils ne puissent y assister, ni l’accueillir, ni
l’assumer. ..
L.
I. : Dans les pays économiquement défavorisés, la mort est un événement
qui conduit à se rassembler, à montrer une dernière fois, surtout si
cela n’avait pu se faire du vivant de la personne, la profondeur de
l’amour, de l’affection qu’on lui porte. Et puis on se lamente ;
on sait que perdre une vie est une douleur qui concerne la communauté
entière, car tous se savent mortels, alors que contribuer à sa perte
est tout simplement inconcevable.
Des
textes sont publiés aujourd’hui, qui ont l’air de dire que mettre
fin à une vie, c’est une pratique comme une autre. Supprimer le
malade pour se débarrasser de sa maladie ne sera jamais une pratique
comme une autre. C’est une transgression terrible. Ces bonnes âmes
voudraient établir qu’il y a une différence entre assassiner un être
souffrant et assassiner un être bien portant... Par ailleurs, je vais
peut-être vous dire quelque chose qui va vous choquer, monsieur l’abbé
: je ne me mêlerai pas de ce qui se passe dans le silence d’une
famille, si un fils, par exemple, ne peut supporter l’état de
demi-vie de sa mère et qu’il abrège sa vie dans l’idée d’abréger
sa souffrance. C’est quelque chose que je réprouve, mais c’est une
situation où je n’interviendrai pas. En revanche, l’euthanasie médicalisée,
l’euthanasie légalisée, dépénalisée et exécutée par des médecins,
sont des coups très violents portés à notre culture.
C.
H. : Comment réagir et convaincre aujourd’hui les gens de ce
bouleversement de civilisation qu’on leur impose ? Quelle représentation
une culture conforme à la nature se fait-elle du médecin ? Sur quelles
bases peut-on fonder une morale médicale sans hypocrisie ?
L.
I. : Les médecins sont tout simplement le recours contre l’adversité
dans le séjour terrestre. C’est vous qui êtes, monsieur l’abbé,
le suprême recours... Un être frappé d’une maladie grave : voilà
le prototype de la situation où l’on rencontre l’adversité. Les
cultures ont inventé depuis l’aube des temps la médecine, et les
considérations éthiques de la médecine, comme le prouve le serment
d’Hippocrate. Par conséquent, l’activité du médecin a été liée
depuis les origines de la civilisation à une conception morale de ce
qu’est un être humain et de l’attitude qu’on doit avoir envers
celui qui porte cette humanité, quel qu’il soit. Contre cette
perspective, le modernisme est une amputation de ce qu’est l’homme,
de la façon dont il doit considérer autrui et lui-même. Ce serait
endommager gravement, et l’image de la médecine, et l’image des
cultures, que de dépénaliser l’euthanasie.
C.
H. : Cette espèce de gestion froide de la vie et de la mort par des
instances médicales, politiques, associatives… rejoint peut-être,
dans l’esprit qui l’anime, les manipulations de la vie à ses débuts
: conception utilitariste, matérialiste de l’homme ? Que voyez-vous
dans ces nouvelles pratiques du clonage dit thérapeutique ?
L.
I. : II est clair que la vie doit être respectée de sa formation à sa
fin, et, s’il y a des hommes et des femmes qui doivent la respecter
pardessus tout, ce sont les médecins.
On
peut évoquer la question du clonage, il y a le clonage reproductif qui
consiste à fabriquer des êtres humains identiques à soi-même.
Evidemment, on se représente le dictateur fou qui ferait cloner 500 000
embryons pour avoir une armée vingt ans plus tard. C’est une absurdité,
une violence contre la nature, car chaque être humain est le produit de
la fusion aléatoire de deux séries de chromosomes, et cette diversité
biologique est l’une des richesses de l’humanité.
Reproduire
à l’identique des êtres humains par clonage est une infraction aux
lois de la vie, et une folie. Sous des fins apparemment meilleures, le
clonage thérapeutique consiste à fabriquer des êtres pour les détruire
après peu de temps, et se servir de leurs cellules comme d’objets
pour traiter les patients. L’épithète « thérapeutique » indique
ici qu’on se couvre d’une morale, celle des bonnes intentions. Ceci
est d’autant plus curieux qu’il se trouve - découverte de ces
quelques dernières années, et inattendue pour la plupart des
biologistes - que tous les adultes détiennent dans leur corps des
cellules souches, susceptibles de réparer elles-mêmes des dégâts
profonds.
Ma
vision est celle-ci. Un jour, peut-être prochain - évidemment,
d’abord dans les pays riches, mais ce sera bénéfique pour
l’humanité entière - chaque bébé à la naissance se verra prélever
le sang du cordon ombilical et quelques cellules de son organisme, sans
dommage pour sa santé ; ces cellules seront mises de côté, stockées
dans des banques de façon à réparer plus tard les dommages de l’âge
ou de l’accident. Évidemment, je ne verrais aucun inconvénient à ce
développement nouveau de la médecine, peut-être même réalisable
d’ici peu d’années, car il n’y a aucune atteinte à la vie ni à
l’être humain, au contraire. Les gens qui actuellement veulent expérimenter
le « clonage thérapeutique » savent cela ; mais ils ne veulent pas
attendre, ils sont pressés. Si même on s’orientait vraiment dans
cette direction du clonage humain, il faudrait des années de travail,
car tout, actuellement, montre qu’on ne réussit
qu’exceptionnellement, et donc que des chercheurs se proposeraient
pendant des années de risquer des essais qui n’aboutiraient pas -
alors qu’on sait qu’il y a une autre solution qui se profile, qui
elle, respecte l’être humain.... Premièrement, on ne sait pas cloner
actuellement et on va à l’échec dans la plupart des cas chez les
animaux, et, deuxièmement, il y a cette autre voie : la culture des
cellules souches. Par conséquent, ce n’est pas la peine de mettre en
danger l’image que l’homme peut se faire de lui-même.
C.
H. : Comment cette transgression systématique du caractère donné
et non manipulable de la vie humaine prend-elle le dessus dans les
cerveaux des biologistes et des médecins ?
L.
I. : L’idéologie, l’air du temps. Le sens de cette attitude mentale
est très simpliste : « Ecoutez, tout ce en quoi nos ancêtres ont cru
depuis le début du monde est absurde ; ils ont levé les yeux vers le
Ciel, c’est une attitude ridicule ; nous, maintenant, grâce à notre
technique, nous savons que nous ne valons pas mieux que des microbes...
»
C.
H. : C’est une attitude paradoxale : d’une certaine façon, on
cultive une vision de la vie qu’on veuf améliorer, allonger, soigner
le plus loin possible, or à ses deux extrémités, la vie subit une dérision,
une manipulation, une transgression. A quoi attribuez-vous cette idée
que, pour nos contemporains, la vie usée ou non encore vécue est
finalement jetable ?
L.
I. : Finalement, l’arrière-pensée qui hante inconsciemment ces
hautes consciences, c’est l’idée que ce qui vaut la peine, c’est
d’être un individu jeune et en bonne santé. Et qu’un embryon ou un
vieillard qui souffre, ce n’est rien du tout, c’est un simple objet.
C.
H. : Vous voulez dire que sur fond de culture euthanasique, eugénisme
et « jeunisme» vont de pair?
L.
I. : Oui, absolument, et cela dans la mesure même où cette considération,
non plus de l’être humain dans sa richesse intrinsèque, mais
seulement du point de vue de son efficacité et de son utilité pour
soi-même et pour la société, amoindrit forcément dans
l’inconscient la valeur de la nature et de la vie humaines. Ceci peut
avoir de graves conséquences socioculturelles et se retourner contre
les auteurs, un jour. Regardez encore l’arrêt Perruche, qui va dans
le même sens. Condamner un médecin parce qu’il n’aurait pas vu un
trouble qui aurait conduit à l’avortement !...
C.
H. : On rejoint ici la question de l’avortement dit « thérapeutique
». On a parié du clonage » thérapeutique » ; l’euthanasie
sera-t-elle bientôt « thérapeutique » ?... Ce qui est en train de
refaire surface ici sans qu’on veuille l’avouer, n’est-ce pas le
vieux fantasme européen d’une humanité supérieure, biologiquement
évoluée, jeune et en bonne santé. Cette volonté de sélectionner ce
qui est jugé digne de vivre, ce qui est génétiquement plus apte, et
d’éliminer conjointement ce qui ne l’est pas, a déjà existé
historiquement. On songe, au temps des colonies africaines et indiennes,
au racisme théorique de Darwin et de Malthus ou de Nietzsche, et plus
près de nous à celui des nazis, combien plus atrocement pratique... Il
y a quelque chose d’ignoble et de terrifiant dans cette mise à
disposition systématique de la vie affaiblie dans la main des plus
forts.
L.
I. : Absolument. Actuellement, on s’élève vertueusement contre les
distinctions ethniques, mais pour retomber dans quelque chose qui est
pire encore. Je suis bien et en bonne santé et par conséquent je représente
le prototype de ce que tout homme doit être. Un jour, on sera capable
de déterminer le quotient intellectuel futur chez l’embryon et on décrétera
: « Celui-ci, on n’en veut pas. » Il n’y a aucune considération
éthique, aucune pensée à l’égard de ce qu’est l’être humain.
Tout revient à ce matérialisme partout ambiant, partout arrogant, qui
est une insolence et un aveuglement. Je ne veux pas manquer de charité,
sinon j’aurais volontiers donné rendez-vous à ces gens à la fin de
leur propre existence.
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