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Un médecin devant l’euthanasie

Entretien avec le Professeur Lucien Israël, membre de l’Institut

Nouvelle revue CERTITUDES - octobre-novembre-décembre 2001 - n°8

L’abbé Christophe Héry, prêtre depuis 13 ans et collaborateur de notre revue, a souhaité rencontrer le Professeur Israël, éminent cancérologue, pour lui poser, sur la vie et sur la mort, toutes les questions que nous imposent non seulement le progrès de la science médicale, mais surtout le progrès de la culture matérialiste dans l’Occident dit civilisé. Ce long entretien avec un théoricien qui est aussi un praticien constitue un témoignage de première importance sur un sujet trop souvent tabou. On ne peut plus parler de la mort aujourd’hui, comme s’il s’agissait d’une obscénité... sans nom. Ecouter Lucien Israël, en bravant l’interdit, c’est retrouver cette petite étincelle de l’espérance, qui transforme nos vies, qui que nous soyons.

Abbé C. Héry : Professeur Israël, dans ce débat qui touche l’homme ou moment Je plus sensible de son existence, que peut ressentir un médecin qui, toute sa vie, a soigné des maladies graves ? Quelles sont les significations et Jes enjeux de la pratique euthanasique pour notre civilisation ?

Professeur Lucien Israël : Euthanasie signifie « bonne mort » ; c’est-à-dire, naturellement, une mort sans souffrance, et c’est tout ce qu’on souhaite à son prochain. Mais il y a une dérive considérable, qui du reste dans son amplitude est propre à la fois à l’Occident et au XXe siècle. L’euthanasie, maintenant, dans le vocabulaire des médecins et dans celui des médias signifie donner la mort. Soit à quelqu’un qui souffre et dont on ne parviendrait pas à calmer les douleurs (mais ce cas n’existe plus aujourd’hui) ; soit à quelqu’un dont on estime qu’il est dans une situation incurable, et qu’il n’est donc pas utile de continuer à lui prodiguer des soins - puisque sa vie doit se terminer un jour prochain ; soit encore, du point de vue de certains, parce qu’il aurait perdu sa « dignité », en raison de conditions physiologiques.

C. H. : Cet argument de la dignité du patient, souvent invoqué par les demandeurs d’euthanasie, apparoir en effet au cœur du débat. N’y a-t-il pas une certaine hypocrisie à s’appuyer vertueusement sur une morale de la dignité humaine pour justifier la suppression d’un malade, alors qu’on ne définit plus cette dignité que selon des critères purement matériels et physiques ?

L. I. : Cette question est évidemment centrale. C’est derrière le mot « dignité » que s’abritent certaines associations qui déclarent qu’on doit exécuter des patients qui l’auraient prétendument perdue. C’est-à-dire, de leur point de vue, si ces malades ont par exemple des troubles sphinctériens. Or cela revient à dire que la dignité d’un être humain est jugée par autrui, et que le bien portant qui, lui, conserve à ses propres yeux toute sa dignité, peut juger de la perte de dignité de quelqu’un, et demander qu’on l’exécute...

C. H. : Le comble du paradoxe est qu’on justifie de tel/es exécutions par le motif du « droit à la mort digne », comme si l’euthanasie, et elle seule, constituait la dernière dignité du malade handicapé ou du mourant. Pensez-vous qu’une mort digne soit possible sans euthanasie? Comment la concevez-vous du point de vue du médecin ?

L. I. : Premièrement en ce qui concerne la douleur, qui est la raison majeure pour laquelle l’euthanasie est demandée par les bien portants pour les grands malades - je le rappelle, ce sont très rarement les malades qui demandent qu’on mette fin à leurs jours -, cette douleur peut être maîtrisée dans tous les cas. La preuve en est fournie par le fait que l’on peut pratiquer des interventions chirurgicales pendant des heures sans qu’il y ait souffrance. Autrement dit, les moyens de traiter la douleur, de calmer les souffrances sans nuire à la vie du patient existent, et ils existent depuis longtemps. Ils ne cessent de se perfectionner, préservant de mieux en mieux la conscience du malade. Par conséquent, exécuter quelqu’un pour lui éviter des souffrances est une absurdité, puisqu’on peut lui éviter des souffrances sans avoir à mettre fin à sa vie.

C. H. : Mais lorsque quelqu’un souffre vraiment de manière insupportable, lui administrer comme on le doit un calmant puissant, ou même l’anesthésier, présente quand même, au-delà de certaines doses, un risque évident pour sa vie. N’est-ce pas là pratiquer une forme d’euthanasie ?

L. I. : Alors, se pose en effet, le problème de la pratique faussement appelée « euthanasie passive ». C’est-à-dire qu’on peut être amené, dans certains cas, pour triompher de la douleur, à augmenter les doses d’antalgique de façon à mettre en péril par contrecoup l’existence du patient. Cela n’a rien à voir avec l’exécution délibérée et directement voulue. Je pense que toutes les autorités spirituelles sont d’accord pour qu’on tente l’impossible en vue de soulager une douleur insupportable, même au risque, de cette façon, d’abréger la vie du patient. Le but n’est pas de tuer, mais de soulager.

Médicalement, j’insiste, le problème de la douleur n’existe pas. C’est une fausse raison de demander l’euthanasie - de même que la question de la « dignité », nous en avons parlé, est un faux problème. La « mort digne » est possible, sans euthanasie.

C. H. : Vous avez évoqué à l’instant le fait surprenant que ce ne sont pas les malades mais les bien portants qui demandent le plus souvent l’euthanasie et veulent même sa légalisation comme aux Pays-Bas (seul pays dans le monde, je crois, à l’avoir légalisée). Pouvez-vous expliquer ce phénomène : qui se porte aujourd’hui en France au chevet des mourants pour demander l’euthanasie et pourquoi ? Leurs intentions ne sont-elles pas généreuses ?

L. I. : II faut en effet se demander maintenant qui est en faveur de l’euthanasie. Il se trouve que je peux en parler puisque, toute ma vie, j’ai soigné des maladies graves, et pour lesquelles le patient se demandait en permanence si sa vie n’était pas menacée. Mon expérience personnelle sur une quarantaine d’années de pratique, est que les patients qui sont soulagés de leur douleur éventuelle, d’une part, et qui, d’autre part, reçoivent des preuves qu’ils existent comme êtres humains à part entière aux yeux de l’équipe qui les soigne avec attention, dévouement, compassion, sérieux..., ceux-là ne demandent jamais l’euthanasie.

Au contraire, ils remercient les membres de l’équipe et les encouragent, et souvent même minimisent leurs symptômes, en disant : « Non, docteur, je vais mieux .» il faut, c’est un facteur humain considérable, que se forme ce duo entre le patient et l’équipe des infirmières et des médecins. Dans ce petit développement, je voudrais introduire le fait suivant. D y a des médecins qui désespèrent leurs malades. En cancérologie, c’est fréquent, je le sais, car j’ai reçu au fil des années des quantités de patients qui me disaient : « Mon cancérologue m’a dit qu’il n’y a rien à faire, qu’en pensez-vous ? » Premièrement - et fort heureusement - c’est souvent faux : il y toujours quelque chose à tenter. La thérapeutique s’enrichit en permanence. Deuxièmement, donner à un malade un sursis, en s’efforçant, en innovant, en mariant les thérapeutiques, c’est important pour deux raisons. Pour une raison spirituelle d’abord : ce sursis peut lui donner le temps de remettre en ordre sa conscience, ses relations avec le monde supérieur, mais aussi avec sa famille. Deuxièmement, pour une raison toute matérielle : accorder un répit, donner quelques mois par des efforts supplémentaires, peut permettre de voir arriver un nouveau médicament qui va changer les choses, compte tenu de la vitesse à laquelle avance la recherche biomédicale. Par conséquent, cela justifie au contraire de s’agripper, de gagner des semaines, voire des jours. Et en même temps, le patient qui est conscient de cet effort, au pire, quittera la terre bien autrement que s’il peut se dire : « On n’a pas tout fait, on n’a pas tout tenté pour moi. » On ne peut pas infliger un tel abandon à un être humain sur le point de mourir. Ce n’est pas normal.

C. H. : Vous évoquez l’assistance et le combat pour la vie du malade jusqu’à la dernière extrémité. Vous donnez là au médecin et à tous les membres d’une équipe soignante l’idéal d’une « vocation » vraiment magnifique. Cependant que dire des états critiques, des maladies réputées incurables ou des phases termina/es ? Est-il raisonnable de prétendre s’acharner lorsqu’on sait qu’il n’y a plus rien à faire et que fout Je monde en souffre ? Dans ce genre de situation tragique, à partir de quel moment peut-on ou doit-on, selon vous, cesser d’agir ou se contenter des « soins palliatifs»?

L. I. : Peut-on parler, dans ce combat pour gagner quelques jours ou quelques semaines, « d’acharnement thérapeutique » ? L’acharnement thérapeutique désigne bien autre chose. C’est une conduite dont nous, les médecins cancérologues, avons tous été coupables, lorsque nous avons obtenu les premiers médicaments, les premiers traitements, il y a une quarantaine d’années environ. Car nous ne disposions que de quelques médicaments, les chimiothérapies, qui étaient porteurs d’effets secondaires importants et induisaient des chocs sévères aux malades. Nous les poursuivions peut-être au-delà de ce qui était sage, car nous ne connaissions pas vraiment leurs effets et nous avions toujours l’espoir qu’ils obtiendraient bientôt des résultats, même s’ils n’avaient encore rien donné. L’acharnement thérapeutique, qu’on pourrait définir de façon très simple comme ta poursuite d’un traitement inefficace, est maintenant condamné unanimement. Si donc on arrête un traitement inefficace, et dans certains cas il n’y en a pas d’autre qui puisse donner un espoir, on applique alors une procédure dite de « soins palliatifs ». Concrètement, on soulage les douleurs et on agit sur les autres symptômes pour les corriger, on calme l’anxiété, on hydrate - l’hydratation est indispensable, sans quoi le malade souffrirait d’un mal être insupportable - et, en même temps, on entoure le malade, on lui manifeste qu’il compte pour tous comme un être humain, pour l’équipe soignante, pour sa famille et pour ses médecins. Les soins palliatifs font en sorte qu’il s’éteigne en paix, si, humainement, on ne peut rien faire de plus.

C. H. : Vous avez montré dans un très beau livre que je trouve particulièrement clair, La vie jusqu’au bout, que les tenants de l’euthanasie, comme Schwarzenberg, enfermaient le débat dans une alternative spécieuse : devant une maladie déclarée incurable, le choix serait, ou bien l’euthanasie, ou bien l’acharnement thérapeutique - lequel, vous l’avez montré, est indéfendable. Mais poser ainsi le dilemme, n’est-ce pas rendre vaine la recherche médicale et la condamner à la résignation ? En quoi une maladie peut-elle être déclarée par un médecin définitivement incurable?

L. I. : Il est clair que l’acharnement thérapeutique, qui n’est jamais de mise, doit cesser pour faire place aux soins palliatifs. Cependant, je voudrais ajouter une distinction pratique, qui me paraît essentielle, entre l’acharnement thérapeutique dont nous avons parlé, et l’obstination thérapeutique, qui elle, n’a rien de condamnable. Au contraire, justement en raison des résultats de la recherche mondiale qui progresse, des nouveaux médicaments qui sont testés et des nouvelles méthodes qui arrivent rapidement, l’obstination thérapeutique est le moins que l’on puisse demander à un médecin dans le cas d’une maladie grave.

En effet, maintenir le malade, c’est lui donner la chance qu’une nouvelle thérapie soit praticable, et en outre, on ne peut jamais être certain que tout est fini, il y a des patients qui, grâce à une obstination thérapeutique, enregistrent une amélioration imprévue, et qu’on peut voir repartir sur pied. J’ai souvent eu à m’occuper de patients qui arrivent à l’hôpital dans une situation sévère de douleur, de torpeur, de spasmes, et dont la famille est convaincue que c’est l’étape finale. Or ils s’en sortent grâce au dévouement de l’équipe médicale. Souvent, quand ils reprennent conscience et voient arriver le médecin, un matin, ils éprouvent eux-mêmes le besoin de sortir du cadre psychologique de cette maladie, considérée comme incurable et terminale : « Docteur, je pense que je vais aller me reposer quelques jours dans le Midi... » Autrement dit, eux-mêmes abolissent psychologiquement tout ce passé d’un seul coup et disent : « Je vais aller dans le Midi. » Donc, on ne sait pas tout. Le cerveau humain est ce qu’il y a de plus compliqué dans l’univers connu et nous sommes loin d’en avoir pénétré tous les secrets, si toutefois on y arrive un jour. Les ressources vitales sont extraordinaires, et il faut aussi tabler dessus quand on soigne des maladies sévères.

C. H. : Vous soulignez l’importance du cadre psychologique de la maladie dans révolution du patient. Que dire de ce facteur dans la demande d’euthanasie ?

L. I : Il est très important. À ce propos, et au sujet des médecins qui désespèrent leurs malades, il existe une étude publiée aux Etats-Unis auprès de malades qui, se voyant perdus et sous l’effet de la lassitude mentale, car on ne leur laissait aucun espoir de guérison, demandaient eux-mêmes l’euthanasie. Sans exception, lorsque ces malades étaient vus par des psychiatres qui les prenaient en charge correctement, ils ne demandaient plus qu’on mette fin à leurs jouis. Autrement dit, même le patient qui a été désespéré et qui sombre dans la dépression - aussi bien par la nature du contact avec l’équipe qui l’a pris en charge qu’éventuellement par sa famille, ou par le regard qu’il porte sur l’évolution de sa maladie -, son angoisse peut être levée, que ce soit par des médicaments ou par une psychothérapie. On peut le raccommoder avec l’idée que sa vie mérite d’être poursuivie et vaut la peine que ceux qui le soignent poursuivent leurs efforts.

Bien davantage que les symptômes physiques dont on sait médicalement s’occuper, l’état psychologique du patient est déterminant pour son mieux être et sa guérison éventuelle. Malheureusement, les symptômes psychologiques et mentaux ne sont pas bien pris en compte par les médecins, qui se trouvent désarmés parce qu’ils ne connaissent pas cette partie de la médecine. La solution, si les médecins des maladies graves ne sont pas capables de s’instruire dans ce domaine, est de faire appel à des spécialistes pour mener à leur place le soutien psychothérapique auprès de leurs patients. C’est une tâche très importante, il est vérifié que les malades qui ont demandé l’euthanasie cessent alors de le faire.

C. H. : Si l’on revient à la question : qui demande l’euthanasie ? - quant aux malades, vous venez de vous en expliquer - qu’en est-il des autres, des bien portants, des « intellectuels », des politiques ? Qui sont-ils et quels sont leurs motifs ?

L. I. : Ceux qui demandent activement l’euthanasie sont effectivement des associations de bien portants, des groupes de pression qui ont pris pour argument la dignité, incompatible à leurs yeux avec la perte d’autonomie. De hautes consciences se groupent pour demander que les médecins achèvent les malades pour lesquels ils ne peuvent plus rien. Mais prétendre « donner une mort digne » sous-entend que là vie du patient a été décrétée au préalable non digne. Or qui peut se prétendre habilité à poser un tel décret ? La majorité de ces militants est faite de personnages qui se croient porteurs des intérêts généraux de l’espèce humaine. Ce sont des matérialistes athées qui se persuadent que la vie et la conscience sont des phénomènes contingents, accidentels. Soit. Et dès lors, il faut supprimer les futurs nouveau-nés mal formés, éliminer comme le faisait Hitler les handicapés mentaux et les malades trop vieux ou trop coûteux à soigner. Sans oublier, bien sûr, les sanctions légales applicables aux médecins ou aux infirmières qui se déroberaient à leur devoir eugénique et ne pratiqueraient pas l’avortement ou l’euthanasie demandée, et, bien sûr, négocier avec la Sécurité sociale les tarifs en fonction des expertises. Et si l’euthanasie est un progrès, pourquoi garder par-devers nous ce nouveau bienfait de la civilisation ? Pourquoi ne pas aussi, de même qu’on cherche à exporter la démocratie vers des pays qui n’en n’ont cure, aller enseigner en Afrique, en Amérique du Sud, en Inde, au Bengladesh, les moyens médicaux d’abréger les souffrances de tous les dénutris, de tous les parasités qu’on ne guérira pas?...

C. H. : Ces groupes de pression progressent dans l’opinion en jouant le plus souvent sur le registre de la pitié et des bons sentiments, mais ils véhiculent ouvertement une pensée nihiliste et cynique sur le monde, tel Léon Schwarzenberg, matérialiste et athée : « Le monde n’a pas de sens et il n’a pas de but... Vous ne mourrez pas puisque vous n’êtes pas nés. Endormez-vous, vous recommencerez la même chose (Changer la mort, 1977) »... Peut-on leur faire confiance, quand ils parlent de « dignité » et de « prix », pour une vie humaine qu’ils considèrent comme totalement dénuée de sens ?

L. I. : La médecine détruit définitivement son image et sa crédibilité au sein d’une culture quelconque, si elle accepte de considérer qu’il y a un moment où la vie a perdu sa dignité. L’image de la médecine, et par suite l’image d’une culture qui autoriserait une telle médecine est ruinée, il ne peut plus y avoir de solidarité humaine, de solidarité d’espèce, ni de solidarité de générations. Si les petits-enfants savent qu’on exécute leurs grands-parents ou leurs arrière-grands-parents dans les hôpitaux, le lien entre les générations risque d’être détruit. De plus, je ne peux que récuser cette accusation qui est faite aux médecins par ces intellectuels et ces militants, de ne pas sauvegarder la dignité des mourants en les maintenant entourés et soignés jusqu’au bout. Ce qui est indigne, c’est de tes traiter comme s’ils étaient déjà morts, ou comme s’ils ne valaient guère mieux. Demander au médecin de les « aider à mourir », c’est lui demander un acte contre sa nature, sa vocation et sa justification d’être humain. Surtout en dernière extrémité, les malades gardent au contraire le droit à la solidarité, aux soins, et à la compassion. L’argument de la dignité a pour seul but - inconscient, je veux bien - de protéger le confort des survivants. C’est pourquoi le médecin des cancers, par exemple, sans se laisser influencer par la conspiration des bien portants qui l’incitent à l’euthanasie au moins passive (ne pas tenter ce qui est possible), doit rester d’abord à l’écoute des malades. La dignité humaine, contrairement à ce que disent nos militants bien intentionnés, ne dépend en aucun cas de l’état de santé d’un malade, de son état physique - c’est une petite flamme qu’il faut se garder de souffler. Une personne humaine, par définition, est digne de respect.

C. H. : En dehors de ces associations qui sont gouvernées par une fausse solidarité et une idéologie rigide, qui demande encore l’euthanasie ?

L. I. : Il y a les familles. Sous couvert d’améliorer la situation et d’abréger la souffrance, certaines familles sont amenées à formuler plus ou moins explicitement une demande d’euthanasie pour leur parent ; voire s’indignent si on n’accède pas à leur demande et développent une agressivité vis-à-vis de l’équipe médicale. Cette revendication d’euthanasie, le plus souvent passive, consiste à demander au médecin d’arrêter les soins. Elle se développe dans le contexte où, d’une part, les coûts de santé deviennent de plus en plus lourds, et où, d’autre part, la mort n’est plus supportable, non plus que le spectacle de la souffrance ou de la vie diminuée. Les raisons sont multiples et pas toujours claires aux yeux de ces gens éprouvés - « Il n’est plus possible de venir à l’hôpital tous les jours » ; « Il est choquant de montrer ce spectacle aux petits-enfants. .. »

L’homme du XXIe siècle est-il encore en état, mentalement et spirituellement, d’assister ceux qu’il aime et qu’il a aimés, de leur fermer tes yeux et de baiser un front que la vie a déserté ? Nos yeux sont offensés par la vision d’une vie qui va s’éteindre. Nos consciences fragiles ne supportent pas la période pénible où le corps, usé, lutte encore, puis cède. Cette fin qui se fait attendre est trop difficile à supporter, il faut expédier au plus vite et dans l’ombre l’obscénité de cette scène difficile. Ce combat qui sera perdu, c’est aussi le combat qui m’attend un jour, et je le perdrai aussi... C’est pourquoi ceux qui aiment le parient doivent être pris en charge aussi. Il faut avoir vis-à-vis d’eux la même attitude que vis à vis du patient, il faut savoir s’ils sont angoissés, leur expliquer ce qui est en jeu, savoir les rassurer sur les symptômes, leur permettre même d’améliorer leur lien avec le patient - ce que souvent ils ne savent plus faire, car les proches du mourant sont eux-mêmes anxieux, désarmés, et sans qu’ils le sachent clairement, renvoyés à l’idée de leur propre mort. Quelque chose en eux souhaite que tout s’arrête, pour ne plus prolonger ce dernier acte qui leur rappelle trop clairement qu’ils sont eux-mêmes mortels. Mais si l’on peut, sans céder à ces pressions, donner au partent des soins tels qu’il revienne à un état de conscience et que, satisfait du comportement dont on l’entoure, il accepte son destin, alors ce patient est souvent capable, à son tour, d’apaiser lui-même sa famille et ses proches, il y a là un jeu psychologique complexe.

C. H. : Ceci suppose qu’on donne au malade la possibilité d’être conscient de ce qui lui arrive.

L. I. : Oui, mais en sachant que le pronostic est très incertain, qu’il n’y a pas de vérité dans ce domaine. Jamais je n’ai pu dire à un patient : « Je suis vraiment sûr que vous allez guérir, ou que vous n’avez plus aucune chance. » Par contre, on pourra lui dire, premièrement : « On ne vous laissera pas souffrir. » et, deuxièmement : « On cherche patiemment la solution... Si on peut arrêter la progression de la maladie, même sans vous guérir, ce répit nous donne le temps d’attendre un autre médicament qui est en route. » Le malade participe à cet effort.

C. H. : Si l’on revient à la demande d’euthanasie, non seulement les associations militantes et les familles peuvent la promouvoir, mais hélas aussi certains médecins. Quelles peuvent être leurs motivations ?

L. l. : Les motivations des médecins ou des infirmières qui préconisent l’euthanasie sont à la fois conscientes et inconscientes. Gluant aux motivations conscientes, on peut dire que ces médecins se réservent le beau rôle : « Je prends sur moi de terminer cette vie car je suis un homme qui n’accepte pas la souffrance ; je ne suis pas un lâche, je fais cet acte de courage, etc... » L’euthanasie les grandit à leurs propres yeux. Intervient aussi le sentiment pénible pour un médecin de l’inanité de ses efforts, et sa propre peur devant la maladie - la maladie grave : la piqûre y met fin. Au passage, je crois qu’il faudrait sélectionner les médecins en fonction des spécialités qu’ils souhaitent exercer, car un tempérament angoissé peut parfaitement soigner des eczémas, mais certainement pas des cancers. On devrait tenir compte à la fois des traits psychologiques et du système de valeurs qui font qu’il existe un profil particulier pour les médecins de maladies graves, et qu’il ne faudrait pas laisser n’importe qui s’en occuper. Se profilent aussi dans la liste de ceux qui poussent à l’euthanasie, l’administration sanitaire et le ministère des Finances, et tous ceux qui gèrent les ressources économiques de la santé. Ils sont tentés, tout en essayant d’apparaître comme de grands humanistes, de diminuer les frais. J’ai souvent dit que je trouvais indécent que l’État soit le vendeur des cigarettes : comme le tabac raccourcit la vie des fumeurs, cela lui évite d’avoir à payer longuement des retraités, il est indécent que l’État soit le pourvoyeur d’une substance qui écourte la vie. C’est l’État qui a d’abord dépénalisé puis légalisé l’euthanasie aux Pays-Bas. D’où l’arrivée massive de couples hollandais âgés dans diverses régions de France, parce que ceux-ci ne veulent pas être euthanasiés. Ce mouvement atteint la France. Des politiques recherchent l’appui électoral de ces associations militantes dont nous parlions tout à l’heure, ou bien cèdent à des arguments financiers, soit encore veulent passer simplement pour modernistes. Or cette façon de donner la mort en toute bonne conscience est de nature à modifier les liens immatériels entre êtres humains, habitants de la même planète, et c’est pourquoi je considère reuthanasie comme une très grave menace contre notre culture.

C. H. : De quelle façon analysez-vous cette volonté d’inventer, comme dit Kouchner, « un nouveau rituel pour la mort », dénué d’espérance, aseptisé, voilé derrière les blouses blanches et médicalisé ? Sous l’apparence d’une morale des bons sentiments, y a-t-il d’autres intentions, méconnues du public, qui motiveraient la demande d’euthanasie?

L. l. : Etre favorable à l’euthanasie paraît moderne. C’est la même mouvance que celle de la gay pride. C’est l’idéologie du modernisme à tout prix, qui porte à considérer que tout ce qui à été fait jusque-là serait vain, absurde, ancien, et devrait être changé. Cette idéologie va naturellement se retourner contre ses protagonistes, car le jour où ils seront âgés ou malades, ils risquent de se faire euthanasier. Ils ne le savent pas, car, comme la plupart des bien portants, ils se croient immortels...

C. H. : Cette inversion de la mort et de la vie a quelque chose de terrible. Philippe Ariès disait qu’on vole leur mort aux gens, faisant en sorte qu’ils ne puissent y assister, ni l’accueillir, ni l’assumer. ..

L. I. : Dans les pays économiquement défavorisés, la mort est un événement qui conduit à se rassembler, à montrer une dernière fois, surtout si cela n’avait pu se faire du vivant de la personne, la profondeur de l’amour, de l’affection qu’on lui porte. Et puis on se lamente ; on sait que perdre une vie est une douleur qui concerne la communauté entière, car tous se savent mortels, alors que contribuer à sa perte est tout simplement inconcevable.

Des textes sont publiés aujourd’hui, qui ont l’air de dire que mettre fin à une vie, c’est une pratique comme une autre. Supprimer le malade pour se débarrasser de sa maladie ne sera jamais une pratique comme une autre. C’est une transgression terrible. Ces bonnes âmes voudraient établir qu’il y a une différence entre assassiner un être souffrant et assassiner un être bien portant... Par ailleurs, je vais peut-être vous dire quelque chose qui va vous choquer, monsieur l’abbé : je ne me mêlerai pas de ce qui se passe dans le silence d’une famille, si un fils, par exemple, ne peut supporter l’état de demi-vie de sa mère et qu’il abrège sa vie dans l’idée d’abréger sa souffrance. C’est quelque chose que je réprouve, mais c’est une situation où je n’interviendrai pas. En revanche, l’euthanasie médicalisée, l’euthanasie légalisée, dépénalisée et exécutée par des médecins, sont des coups très violents portés à notre culture.

C. H. : Comment réagir et convaincre aujourd’hui les gens de ce bouleversement de civilisation qu’on leur impose ? Quelle représentation une culture conforme à la nature se fait-elle du médecin ? Sur quelles bases peut-on fonder une morale médicale sans hypocrisie ?

L. I. : Les médecins sont tout simplement le recours contre l’adversité dans le séjour terrestre. C’est vous qui êtes, monsieur l’abbé, le suprême recours... Un être frappé d’une maladie grave : voilà le prototype de la situation où l’on rencontre l’adversité. Les cultures ont inventé depuis l’aube des temps la médecine, et les considérations éthiques de la médecine, comme le prouve le serment d’Hippocrate. Par conséquent, l’activité du médecin a été liée depuis les origines de la civilisation à une conception morale de ce qu’est un être humain et de l’attitude qu’on doit avoir envers celui qui porte cette humanité, quel qu’il soit. Contre cette perspective, le modernisme est une amputation de ce qu’est l’homme, de la façon dont il doit considérer autrui et lui-même. Ce serait endommager gravement, et l’image de la médecine, et l’image des cultures, que de dépénaliser l’euthanasie.

C. H. : Cette espèce de gestion froide de la vie et de la mort par des instances médicales, politiques, associatives… rejoint peut-être, dans l’esprit qui l’anime, les manipulations de la vie à ses débuts : conception utilitariste, matérialiste de l’homme ? Que voyez-vous dans ces nouvelles pratiques du clonage dit thérapeutique ?

L. I. : II est clair que la vie doit être respectée de sa formation à sa fin, et, s’il y a des hommes et des femmes qui doivent la respecter pardessus tout, ce sont les médecins.

On peut évoquer la question du clonage, il y a le clonage reproductif qui consiste à fabriquer des êtres humains identiques à soi-même. Evidemment, on se représente le dictateur fou qui ferait cloner 500 000 embryons pour avoir une armée vingt ans plus tard. C’est une absurdité, une violence contre la nature, car chaque être humain est le produit de la fusion aléatoire de deux séries de chromosomes, et cette diversité biologique est l’une des richesses de l’humanité.

Reproduire à l’identique des êtres humains par clonage est une infraction aux lois de la vie, et une folie. Sous des fins apparemment meilleures, le clonage thérapeutique consiste à fabriquer des êtres pour les détruire après peu de temps, et se servir de leurs cellules comme d’objets pour traiter les patients. L’épithète « thérapeutique » indique ici qu’on se couvre d’une morale, celle des bonnes intentions. Ceci est d’autant plus curieux qu’il se trouve - découverte de ces quelques dernières années, et inattendue pour la plupart des biologistes - que tous les adultes détiennent dans leur corps des cellules souches, susceptibles de réparer elles-mêmes des dégâts profonds.

Ma vision est celle-ci. Un jour, peut-être prochain - évidemment, d’abord dans les pays riches, mais ce sera bénéfique pour l’humanité entière - chaque bébé à la naissance se verra prélever le sang du cordon ombilical et quelques cellules de son organisme, sans dommage pour sa santé ; ces cellules seront mises de côté, stockées dans des banques de façon à réparer plus tard les dommages de l’âge ou de l’accident. Évidemment, je ne verrais aucun inconvénient à ce développement nouveau de la médecine, peut-être même réalisable d’ici peu d’années, car il n’y a aucune atteinte à la vie ni à l’être humain, au contraire. Les gens qui actuellement veulent expérimenter le « clonage thérapeutique » savent cela ; mais ils ne veulent pas attendre, ils sont pressés. Si même on s’orientait vraiment dans cette direction du clonage humain, il faudrait des années de travail, car tout, actuellement, montre qu’on ne réussit qu’exceptionnellement, et donc que des chercheurs se proposeraient pendant des années de risquer des essais qui n’aboutiraient pas - alors qu’on sait qu’il y a une autre solution qui se profile, qui elle, respecte l’être humain.... Premièrement, on ne sait pas cloner actuellement et on va à l’échec dans la plupart des cas chez les animaux, et, deuxièmement, il y a cette autre voie : la culture des cellules souches. Par conséquent, ce n’est pas la peine de mettre en danger l’image que l’homme peut se faire de lui-même.

C. H. : Comment cette transgression systématique du caractère donné et non manipulable de la vie humaine prend-elle le dessus dans les cerveaux des biologistes et des médecins ?

L. I. : L’idéologie, l’air du temps. Le sens de cette attitude mentale est très simpliste : « Ecoutez, tout ce en quoi nos ancêtres ont cru depuis le début du monde est absurde ; ils ont levé les yeux vers le Ciel, c’est une attitude ridicule ; nous, maintenant, grâce à notre technique, nous savons que nous ne valons pas mieux que des microbes... »

C. H. : C’est une attitude paradoxale : d’une certaine façon, on cultive une vision de la vie qu’on veuf améliorer, allonger, soigner le plus loin possible, or à ses deux extrémités, la vie subit une dérision, une manipulation, une transgression. A quoi attribuez-vous cette idée que, pour nos contemporains, la vie usée ou non encore vécue est finalement jetable ?

L. I. : Finalement, l’arrière-pensée qui hante inconsciemment ces hautes consciences, c’est l’idée que ce qui vaut la peine, c’est d’être un individu jeune et en bonne santé. Et qu’un embryon ou un vieillard qui souffre, ce n’est rien du tout, c’est un simple objet.

C. H. : Vous voulez dire que sur fond de culture euthanasique, eugénisme et « jeunisme» vont de pair?

L. I. : Oui, absolument, et cela dans la mesure même où cette considération, non plus de l’être humain dans sa richesse intrinsèque, mais seulement du point de vue de son efficacité et de son utilité pour soi-même et pour la société, amoindrit forcément dans l’inconscient la valeur de la nature et de la vie humaines. Ceci peut avoir de graves conséquences socioculturelles et se retourner contre les auteurs, un jour. Regardez encore l’arrêt Perruche, qui va dans le même sens. Condamner un médecin parce qu’il n’aurait pas vu un trouble qui aurait conduit à l’avortement !...

C. H. : On rejoint ici la question de l’avortement dit « thérapeutique ». On a parié du clonage » thérapeutique » ; l’euthanasie sera-t-elle bientôt « thérapeutique » ?... Ce qui est en train de refaire surface ici sans qu’on veuille l’avouer, n’est-ce pas le vieux fantasme européen d’une humanité supérieure, biologiquement évoluée, jeune et en bonne santé. Cette volonté de sélectionner ce qui est jugé digne de vivre, ce qui est génétiquement plus apte, et d’éliminer conjointement ce qui ne l’est pas, a déjà existé historiquement. On songe, au temps des colonies africaines et indiennes, au racisme théorique de Darwin et de Malthus ou de Nietzsche, et plus près de nous à celui des nazis, combien plus atrocement pratique... Il y a quelque chose d’ignoble et de terrifiant dans cette mise à disposition systématique de la vie affaiblie dans la main des plus forts.

L. I. : Absolument. Actuellement, on s’élève vertueusement contre les distinctions ethniques, mais pour retomber dans quelque chose qui est pire encore. Je suis bien et en bonne santé et par conséquent je représente le prototype de ce que tout homme doit être. Un jour, on sera capable de déterminer le quotient intellectuel futur chez l’embryon et on décrétera : « Celui-ci, on n’en veut pas. » Il n’y a aucune considération éthique, aucune pensée à l’égard de ce qu’est l’être humain. Tout revient à ce matérialisme partout ambiant, partout arrogant, qui est une insolence et un aveuglement. Je ne veux pas manquer de charité, sinon j’aurais volontiers donné rendez-vous à ces gens à la fin de leur propre existence.