Certitudes
Accueil
Articles en ligne

Centre St Paul

MetaBlog

TradiNews

Cet article fait partie du dossier "Intégrismes"

L’intégrisme juif : Sous le talent se cache parfois l’intégrisme

Dominique Viain

Nouvelle revue CERTITUDES - octobre-novembre-décembre 2001 - n°08

Les hasards de l’actualité éditoriale font qu’au moment où nous rédigeons ces lignes sur le judaïsme et l’intégrisme, une personnalité juive, et pas des moindres, livre au public français ses réflexions sur un sujet fort proche : Théo Klein, ancien président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) et président fondateur du Congrès juif européen, consacre précisément son dernier ouvrage Libérez la Thorah ! aux relations du judaïsme ou plutôt de la judéité avec son propre héritage religieux, c’est-à-dire la tradition rabbinique et talmudique, celle des 613 mitsvot ou commandements à observer par tout vrai fils d’Abraham, celle des innombrables interdits (la « barrière de la Loi ») si caractéristiques de la pratique juive « intégriste ». Théo Klein, le titre de son livre le dit d’emblée, répudie totalement ce fardeau patrimonial au nom d’une plus authentique tradition, celle d’une Loi mosaïque vécue comme un message de libération et un appel à la responsabilité humaine, pratiquement comme un avant-goût des Droits de l’Homme, analyse au demeurant fréquente dans la modernité juive, mais trop souvent enveloppée de précautions oratoires destinées à ménager les susceptibilités communautaires. « À vrai dire, je ne combats que leur enseignement. J’en connais même un dont la parole éloquente, toujours adaptée à son public, caracole si vite et si loin devant sa pensée qu’elle risque de ne la rejoindre qu’à l’arrivée du Messie... Ainsi, sous le talent, se cache parfois l’intégrisme. » Ce blâme élogieux de l’intégrisme talentueux nous paraît très révélateur d’une forme de psychologie juive contemporaine, partagée entre deux consciences identitaires, également fières, également légitimes ! Cependant, si le terme d’intégrisme n’apparaît guère, l’ensemble de l’ouvrage ne parle que de cela pour qui sait lire ; pour Théo Klein, et sans forcer sa pensée, l’intégrisme commence... avec la foi en Dieu, et surtout l’idée d’une Révélation, surimposée à la découverte par l’Homme lui-même de sa liberté et de ses potentialités. Toute religion, et le judaïsme n’y fait pas exception, est par essence une tyrannie exercée sur la liberté humaine dès lors qu’elle est « révélée », normative et formaliste, et tout rituel n’est-il pas par définition formel ? Aussi, dès le retour de l’Exil de Babylone, l’histoire du judaïsme religieux est celle d’un rendez-vous manqué avec la liberté de l’Homme, celle d’un fardeau toujours plus pesant placé sur les épaules des fidèles, au nom d’un Dieu jaloux et terrible qui se repaît de ces minuties paranoïaques.

Le paradoxe est que Théo Klein farouchement agnostique, farouchement hostile au rabbinisme, mais aussi farouchement attaché à sa judéité, voit sa carrière culminer dons des fonctions de président d’institutions juives : certes, on sait que le CRIF n’est pas une instance religieuse mais civile et laïque, mais - qui peut le plus pouvant aussi le moins - on s’attendrait plutôt à ce qu’un représentant officiel du judaïsme soit tout de même religieux à défaut d’être d’abord religieux ! À travers le cursus de cette figure emblématique, c’est donc toute la crise d’identité des juifs de l’Emancipation qui est symbolisée, mais c’est un autre et vaste sujet.

Pogrom à Jérusalem

Pour en revenir à l’intégrisme en tant que tel, si le mot n’est guère employé par notre auteur, c’est encore qu’il ne fait pas partie du lexique polémique de la société française ni de la Communauté. La réalité existe, mais le terme est évité, sans doute tabouisé. On dira, en français, « juif religieux », « juif orthodoxe » ou « juif ultra orthodoxe », jamais intégriste. Parfois, notamment en parlant des communautés israéliennes, on désigne les religieux comme les juifs « noirs » ou les « noirs » tout court, par référence à leurs traditionnels redingotes et chapeaux. Dans l’hébreu israélien, on distingue encore le Harédi, « juif de stricte observance » du Hiloni « juif laïque »... et si l’on veut faire la synthèse de tout ce lexique, il est bien difficile d’établir si la connotation de ces termes, en hébreu comme en français, est la même que celle, péjorative voire médiatiquement assassine, du terme « intégriste ». C’est comme si la Communauté avait, consciemment ou inconsciemment, désamorcé l’accusation d’intégrisme par le langage. Dans un monde de communication et d’opinion publique, les mots sont tout, et avant tout, une arme. Pourtant, nous l’avons dit, la question de l’intégrisme existe dans le judaïsme, et d’une manière cruciale dans le judaïsme israélien, laboratoire historique du souverainisme juif. Et il est bien rare que les suppléments de shabbat des grands quotidiens israéliens (Haaretz, Maariv, Yediot Aharonot) ne contiennent pas quelque croustillante et décapante anecdote mettant en scène les conflits entre religieux et laïques, dans des termes que la décence de nos médias interdirait ! Nous nous souvenons notamment de deux articles : l’un concernait une expédition punitive de juifs religieux dans l’appartement de jeunes évangélistes anglo-saxonnes accusées de prosélytisme ; la une d’un de ces quotidiens portait, en gros caractères, « Pogrom à Jérusalem ! ». L’autre était signée d’un intellectuel laïque qui expliquait que, loin de réclamer le service militaire pour les religieux qui en sont actuellement dispensés, il fallait se réjouir de cette exemption, car « ces gens-là, s’ils avaient un fusil entre les mains et apprenaient à s’en servir, le retourneraient un jour contre leurs frères ». On pourrait multiplier les exemples à l’infini : ce sont les violents et continuels débats entre Colombes et Faucons souvent assimilés à une opposition entre une gauche réputée laïque et une droite acoquinée aux religieux ; c’est la question récurrente du Qui est juif ? selon qu’on respecte ou non les critères traditionnels de la filiation juive, fixés par le Talmud, question essentielle dans la constitution israélienne puisqu’elle conditionne le droit au retour, la fameuse Alia ; c’est la place du rabbinat dans la législation israélienne, notamment pour les mariages (rappelons qu’il n’est de mariage que religieux) ; c’est la question du respect du shabbat dans la vie publique, qui pèse même, on l’a vu récemment, sur les rendez-vous politiques du premier ministre ! Songeons encore qu’une très populaire station de radio religieuse (Aroutz 7) émet off shore, hors des eaux territoriales israéliennes, parce qu’interdite sur le territoire ; le cinéma lui-même se mêle au débat avec, par exemple, le Qadosh d’Amos Gitaï, coqueluche d’une certaine nouvelle vague israélienne. On prend alors conscience que la société juive, temporellement réalisée, connaît exactement les mêmes enjeux et les mêmes stratégies polémiques, notamment la diabolisation, que les sociétés (post)chrétiennes ou islamiques.

Simplement, la médiatisation de ces réalités est fort discrète, et leur décryptage plus délicat que pour tout autre « intégrisme ». D’autre part, en terre de goys, le traitement des divers intégrismes n’est pas égalitaire. Ainsi, vis-à-vis du prétendu intégrisme catholique, qui, rappelons-le en passant, ne détient pas l’ombre d’une parcelle de pouvoir politique dans notre pays, la critique est à consommer sans modération, et rares sont ceux qui se risqueront à une défense publique de ce courant ; pour le judaïsme, au contraire, le réflexe communautaire joue à fond s’il semble qu’un seul juif, quelles que soient ses options particulières, soit en danger. En cas d’agression extérieure, c’est-à-dire non-juive, les violentes polémiques internes entre religieux et non-religieux font instantanément place à une unité dont il est bien difficile d’affirmer qu’elle n’est que de façade. D’où l’intéressante dualité des analyses de Théo Klein, constamment critique et solidaire, contempteur et défenseur, ironique et attendri. .. Juif avant même d’être intégriste ou anti-intégriste.

La société israélienne, au contraire, « a viré sa cuti » depuis des décennies : devenue une société moderne comme les autres, surtout pour les jeunes générations, elle n’hésite pas dans ses médias mondains à stigmatiser les religieux comme les pires ennemis de la paix civile, comme des fascistes, voire des nazis... On retrouve alors les bons vieux schémas de nos propres médias d’Europe de l’Ouest. Pourtant, car tout ce qui touche à l’âme juive est infiniment complexe, la société israélienne assume ses intégristes comme une partie d’elle-même et pratiquement comme la matrice de son identité. On sait que les religieux, voire les croyants, sont une minorité dans la société israélienne ; mais leur poids politique, non seulement toléré, mais reconnu, y est énorme ! il est là encore très significatif de voir Théo Klein s’attendrir sur le "folklore" de Mea Shearim, quartier intégriste de Jérusalem, alors que ses habitants sont à ses yeux les représentants du blocage immémorial de la pensée juive, il est piquant aussi de se rappeler que les plus religieux des Israéliens sont souvent farouchement antisionistes, alors que, chez nous, l’identité de l’antisémitisme, de l’antijudaïsme et de l’antisionisme est une donnée politiquement et juridiquement obligatoire.

Ces quelques remarques, peut-être trop longues ou évidentes pour certains lecteurs, nous paraissaient nécessaires. Le chrétien de base, trop souvent, choisit son image du juif archétypal : ou bien comme un intégriste potentiel ou réalisé, mangeant casher et portant des papillotes, alors que le respect minutieux des prescriptions dans le judaïsme concerne peut-être 1 % de la communauté, et le respect « global » quelques pour cent... comme pour le catholicisme de « stricte observance » ! (nous avions même un très bon camarade, vivant portrait physique de Moïse, qui mangeait son jambon avec nous au restaurant universitaire !) ; ou bien il voit en lui le libéral agnostique, subvertisseur de toutes les valeurs et champion de la modernité. Mais il perçoit rarement que cette dichotomie est à la fois exclusive et inclusive, au coeur même de l’âme juive contemporaine, et qu’elle n’est pas pour elle de tout repos!

Une typologie intégriste

Les intégristes, ou si l’on préfère les ultra-orthodoxes juifs, existent ; nous les rencontrons dans certains quartiers, se rendant à la synagogue en famille et aussi caractérisés physiquement que certains tradis catholiques en uniforme de la banlieue Ouest. Les pères portent la barbe, fort longue et en pointe s’ils sont des rabbis, la redingote et le chapeau, et les franges de leur Arba Kanfot dépassent de dessous leur gilet ; les épouses sont pudiquement et gracieusement vêtues d’une longue robe, la chevelure coiffée d’un foulard ou d’une résille très stricte ; les enfants portent, eux aussi, le chapeau, pour les plus religieux ou la kippa, pour les plus discrets ; la casquette à longue visière se rencontre souvent aussi. Quant aux petites filles, elles sont attendrissantes de modestie dans leurs jupes plissées et leur maintien virginal. Inutile de dire que ce sont des familles nombreuses !...

Cependant, l’arbre de l’apparence ne doit pas cacher la forêt des réalités quotidiennes : déjà, si le juif religieux arbore un certain extérieur, ce n’est pas pour avoir un look, encore que la faiblesse humaine n’exclue pas ce type de narcissisme... comme chez nous ! Mais c’est avant tout pour obéir à une loi, en fait la Loi : port de la barbe et tête couverte pour les hommes, cheveux dissimulés pour les femmes, ne sont que l’infime pointe de l’iceberg d’observances que cette pieuse famille garde jalousement, comme révélées directement à Moïse, dans le mystère d’une Loi orale parallèle à la Loi écrite du Tanach, la Bible hébraïque. Comprendre le juif intégriste, c’est d’abord comprendre ce qu’est pour lui la Loi ; nous nous rappellerons toujours notre camarade Wanda, juive ashkénaze, nous assénant au cours d’une discussion métaphysique : il importe peu que Dieu existe ou non puisqu’il nous a donné la Loi ! Au-delà de la lettre de ce délicieux humour juif, il s’agissait bien du statut idéel de la Loi dans l’économie du judaïsme.

Pour l’historien agnostique des religions, la Loi mosaïque aujourd’hui codifiée n’est qu’un conglomérat disparate résultant de prescriptions apparues progressivement, durant trois millénaires, par strates, développements, gloses et commentaires, depuis la « Révélation » mosaïque initiale, elle-même issue de pratiques locales antérieures, jusqu’aux dernières retouches des rabbins décisionnaires du XXIème siècle. Il s’agit pour lui d’un phénomène ethnographique comme un autre, ou peu s’en faut. L’exégète juif ou chrétien modéré reconnaîtra, certes, l’autorité divine initiale dans la Loi exprimée par le Texte Saint, mais jugera les développements ultérieurs, du Retour d’Exil aux pharisiens puis aux talmudistes, comme un développement humain, trop humain souvent, comme un ajout à la parole de Dieu sur le Sinaï, sans préjuger de son éventuelle utilité, voire de sa nécessité pour la Communauté des fidèles.

Pour le juif intégriste, il faut bien comprendre que ce sont là des considérations historicistes et pour tout dire impies, qui n’effleurent pas le mystère intime de la Loi. Pour lui, quelles que soient les apparences historiques, la Loi entière est sortie toute armée du cerveau de Moïse, sous l’inspiration du Très-Haut et par la double voie de l’Ecriture et de la Tradition Orale. Peu importe alors la datation formelle de telle prescription, son adaptation à tel temps ou telle circonstance de l’histoire juive. Ce ne sont que des apparences temporelles, liées aux accidents de notre nature. Mais de manière immanente et transcendante, tout et chacun des constituants de la Loi était, ou mieux, est présent dans la Révélation mosaïque initiale, à supposer que le terme « initial » ait lui-même encore un sens... La longue Tradition rabbinique qui enfante la codification de la Loi n’est pas alors une oeuvre humaine qu’on puisse prendre ou laisser, où l’on puisse choisir à son gré. Elle est l’expression indivise, y compris dans ses disputationes incessantes, d’une auctoritas infrangible voulue par Dieu, totum simul, dans le don fulgurant de la Montagne Sainte. En somme, et au risque de choquer certains lecteurs par ce rapprochement, il en va de la Loi comme de la Tradition dogmatique catholique : elle ne connaît pas d’évolution mais un développement homogène, toute apparente nouveauté étant en fait secrètement contenue par la Lettre éternelle, suprachronologique, dans l’attente de son heure par la voix autorisée des rabbins.

Poussons plus loin l’analogie : de même que l’Eglise voit se constituer son édifice doctrinal par la voix des Pères grecs et latins, qui seront le soubassement de toute théologie future, de même les compilateurs antiques du Talmud de Babylone et du Talmud de Jérusalem sont les deux sources, réceptacles et matrices à la fois, de tout judaïsme possible. C’est sur eux que se construit l’édifice même de la Synagogue.

Un dernier éclaircissement, exprimé par toute la tradition rabbinique : après la chute du Temple, après la cessation des sacrifices sanglants et le retrait de la Présence divine du Lieu Saint profané, c’est désormais la Loi qui est le réceptacle de cette Présence et de la communion du fidèle avec son Dieu. Le centre de la vie juive, grâce à la Loi, est désormais partout au point que certains penseurs, intégristes justement, ne voient plus d’intérêt substantiel au Retour et à la Reconstruction. Dieu se donne autrement maintenant.

Dès lors, on comprend que ce qui différencie un juif agnostique ou simplement croyant d’un juif intégriste, n’est pas seulement affaire de plus et de moins dans l’observation des pratiques, il s’agit du statut ontologique des commandements divins, voies nécessaires et non accidentelles de la relation à l’Ineffable, de par la volonté de l’Ineffable lui-même.

La sacralisation de l’Etude :

Cependant, notre rapprochement avec l’Eglise connaît une limite : c’est que si l’Eglise est une société visible, une hiérarchie constituée, sous la conduite d’un pasteur visible et unique, garant de l’authentique interprétation du dogme, le judaïsme de l’Exil ne connaît pas cette autorité suprême ni ne la souhaite. Et pourtant, il n’y a pas de libre examen dans le judaïsme comme dans le protestantisme, ce qui serait à terme l’éclatement ou la dissolution de la Loi. C’est pourquoi entre une unité impossible et une désagrégation toujours menaçante, l’intégrisme juif a enfanté une Tradition qui, osons encore l’analogie, ressemble fort à notre Tradition ; et c’est l’Etude, l’Etude seule et l’Etude continuelle qui permet au fidèle de savoir, par le Talmud, par les commentaires du Talmud, et la lignée vivante des commentateurs du Talmud, ce qui, pour paraphraser saint Vincent de Lérins, a été « pratiqué partout, toujours et par tous ». Pratiqué et non pas cru, car fondamentalement il n’est pas question ici de Foi, même si la Foi en la Loi est évidemment présupposée. D’où, cette insistance obsessionnelle sur la lecture de la Loi, jour et nuit s’il était possible, jusqu’à s’endormir sur le Texte, jusqu’à s’en brûler les yeux. Et nombreux sont les récits autobiographiques ou folkloriques qui nous montrent ces écoles talmudiques, bruissantes de la lecture et du commentaire de la Loi, retirées du monde et en même temps sauvegarde du monde, qui s’effondrerait d’un coup s’il n’y avait plus l’Etude pour le rattacher à Dieu.

L’infinité des pratiques n‘est pas optionnelle mais indivise

Dès lors, toute la logique de l’intégrisme juif s’éclaire d’une lumière éclatante.

Tout d’abord, l’infinité des pratiques n’est pas optionnelle, mais indivise ; de même qu’il est des chrétiens tièdes qui pratiquent ponctuellement, prient rarement et fréquentent les églises aux seules fêtes carillonnées, de même il est des juifs médiocres qui respectent quelques mitsvot, n’étudient pas la Loi et ne vont à la synagogue que pour Kippour. Ils sont authentiqueraient juifs, comme reste chrétien tout baptisé, mais leur judaïsme est sans substance, inconsistant. Le vrai juif veut tout, pratique tout ou tend de toutes ses forces vers cet idéal, quoi qu’il en coûte à sa chair indocile. Et rares sont les non-juifs qui savent précisément ce qu’il en coûte de tout pratiquer : songeons que pour le respect du seul jour de shabbat, le recueil que nous avons entre les mains, « à l’usage des communautés séfarades et ashkénazes » comprend près de trois cents pages, explicitant d’abord les interdits généraux, par exemple celui du tissage ou du tressage (oeuvres serviles), puis leur application à la vie sabbatique : ici faire ou défaire les lacets de chaussure ou les noeuds de cravate, il en ira de même pour cent autres œuvres : l’interdiction initiale de la récolte impliquera l’interdiction de se peigner à shabbat autrement qu’avec un peigne spécial pour ne pas arracher de cheveux ; l’interdiction de tailler crée celle de couper les emballages alimentaires, voire le papier hygiénique, celle de ne pas chasser implique de ne pas se gratter au risque de verser le sang, etc. Dans une logique que les rabbins qualifieront de divine, et leurs adversaires d’infernale, tout interdit mosaïque originel contient, comme dans un jeu de poupées gigognes, ses implications ultimes, sinon égales en dignité, du moins désirables comme un idéal. Comme nous l’avons souvent lu dans des articles d’éducation juive, la formation de l’enfant juif réside, pour une bonne part, dans la mémorisation et la réalisation en quelque sorte réflexe de ce qui doit devenir peu à peu une seconde nature : on ne saurait dès lors commencer trop tôt !

On voit par là la différence concrète avec l’intégrisme islamique dont les interdits tiennent sur les doigts d’une main ou la tradition catholique qui, mis à part l’abstinence du vendredi, ne connaît pratiquement aucune prescription formelle. Il n’est donc pas licite d’équiparer des vécus « intégristes » aussi dissemblables, comme le font souvent les vulgarisateurs mal informés.

Bien évidemment, une pratique formelle aussi exigeante aurait peu de chances d’être acceptée si elle ne se rattachait à une puissante symbolique : c’est pourquoi, simultanément et non contradictoirement, la pratique intégriste va de pair dans le judaïsme avec les plus hautes spéculations, et ce, par la voie de la cabbale. Ce qui explique que l’on peut être mystique, comme les juifs hassidiques et hyper-formaliste. C’est que tout geste rituel est aussi l’expression d’un lien cosmique avec le divin, et réalise une harmonisation invisible mais réelle de la création, en quelque sorte une récréation. Par là - mais nous en avons déjà parlé dans le numéro de Certitudes sur la gnose -, l’intégriste juif est un véritable collaborateur de Dieu, une sorte de démiurge, d’où, au-delà de considérations platement psychologiques, cette fierté, pour ne pas dire plus, souvent reprochée aux religieux par les libéraux.

L’intégrisme juif: un danger ?

Là encore, on est à mille lieues des processus « simplistes » de l’intégrisme musulman ou des exigences principalement spirituelles de l’idéal chrétien. Il n’est rien, absolument rien, dans le christianisme présupposé le plus intégriste, qui corresponde à la scrutation scrupuleuse d’une pratique rituelle, fût-elle dépositaire des mystères du divin, fût-elle nourrie - car nous n’aurons pas l’impudence de nier cette ambition chez les juifs les plus orthodoxes - du désir d’aimer Dieu.

Mais dans le contexte des violences terroristes actuelles, la question qui intéresse sûrement le lecteur est celle d’un éventuel péril juif intégriste, et d’ailleurs, n’est-ce pas sous cet angle que les médias, dépositaires de l’honorabilité citoyenne, envisagent systématiquement la question de l’intégrisme religieux ?

La réponse nous paraît évidente : parmi tous les périls qui menacent notre société, l’intégrisme juif n’occupe pas l’ombre d’un soupçon de place, précisément parce qu’il n’a et ne saurait avoir, dans son essence même, aucun désir de revendication, de conquête ou de subversion sociale, même en milieu (post)chrétien. On voit, par exemple, notre société civile fébrilement attentive au Ramadan dans l’institution scolaire ou l’entreprise, soucieuse de ménager les susceptibilités alimentaires dans les collectivités (suppression du porc dans de nombreuses cantines), aménageant des temps de prière journaliers à l’usine, etc. Et, réciproquement, certaines instances musulmanes revendiquent cette sollicitude, dans une recherche complexe d’égalité des droits et de lent grignotage d’un espace musulman étendu, comme si la société civile était toujours coupable de n’en pas faire assez pour ses musulmans. Certaines personnalités islamistes n’ont-elles pas rêvé d’une république islamiste en France ?

L’intégrisme juif, lui, nous semble extérieur à toute revendication de ce type : aucune demande de cacheroute dans les cantines, aucun conflit vestimentaire dans les écoles, aucun aménagement du temps social ; c’est à peine si l’on sait la date de Yom Kippour, jour le plus sacré du judaïsme, alors que le Ramadan est annoncé à son de trompe dans tous les médias et par la voix des officiels. Mais la raison de cette discrétion est justement que l’intégrisme juif ne se mêle guère à la société civile non-juive ; il n’exige rien d’elle, parce qu’il s’est ménagé une relative autarcie : il a ses écoles, nombreuses à Paris, ses restaurants, ses synagogues, qui ne sont pas celles des libéraux, voire ses quartiers, comme à New York, et il ne demande rien à un Etat qu’il n’ambitionne pas de coloniser. Est-ce un défaut ? est-ce une qualité ? Ce n’est pas l’objet de notre réflexion. Mais force est de constater que l’intégrisme juif n’est pas conquérant. S’il fallait soupeser le poids social du judaïsme dans la société goy, on s’apercevrait qu’il est inversement proportionnel à sa teneur religieuse : globalement, les valeurs morales ou familiales du judaïsme le plus « intègre » sont celles du conservatisme religieux catholique, et l’on ne sache pas qu’il ait pesé beaucoup dans les divers épisodes de la subversion contemporaine ; en revanche, les personnalités juives les plus médiatisées, les plus revendicatives et, à les en croire, les plus représentatives sont presque systématiquement des ultra-libéraux et des agnostiques bon teint.

Au reste, on voit mal comment une Loi aussi minutieuse et contraignante pourrait faire de nombreux émules à la surface du globe et s’acclimater à toutes les sociétés, ni comment elle pourrait jouer un rate géopolitique, à l’instar d’un islam somme toute assez simple dans ses pratiques et univoque dans ses ambitions, celles du jihad. En regard, c’est à peine si l’intégrisme juif admet de nouveaux convertis !

Même en Israël, où l’on montre souvent du doigt les violences commises, à shabbat, contre des taxis, des ambulances, etc., c’est toujours parce que ces infractions ont été commises dans un périmètre urbain que l’intégrisme juif revendique comme sien ; et les conflits dont nous avons parlé plus haut avec les médias libéraux relèvent pour moitié d’une vraie question de société : oui ou non, l’Etat juif doit-il être religieux ? et pour une autre moitié du fantasme absolu : la jeune société israélienne est une des plus audacieusement libérées du monde occidental et les « noirs » barbus n’ont guère de pouvoir sur les boîtes de nuit de Tel-Aviv.

L’impie et désastreux dialogue judéo-catholique

Mais politiquement, l’intégrisme juif représente-t-il un danger d’implosion pour la société israélienne ? C’est un problème interne à l’Etat d’Israël qui a fort peu de chances d’essaimer ailleurs ! Représente-t-il alors un danger pour la paix du monde via le conflit israélo-palestinien, comme le pensent quelques-uns chez nous ? Là encore, on serait surpris par une analyse de détail des positions respectives des laïques et des religieux : tout laïque n’étant pas de gauche et tout religieux n’étant pas de droite, de même que tout religieux n’est pas belliciste et que tout laïque n’est pas pacifiste. Mais c’est un autre débat où les passions sont généralement si vives qu’elles occultent tout esprit critique.

Il n’est pas jusqu’à l’impie et désastreux dialogue judéo-catholique qui ne fasse apparaître une fracture entre un judaïsme médiatique, modérément religieux ou libéral, qui exige tout de l’Eglise et ne donne rien, et un judaïsme intégriste qui, précisément, se refuse à tout dialogue et n’est partie prenante d’aucune instance post-conciliaire. Pour eux, la cause est simple : au mieux nous n’existons pas, au pire nous sommes des idolâtres et des polythéistes. Avec eux, au moins, les choses sont claires et ce n’est pas pour nous déplaire!