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Les vainqueurs du Concordat de 1801

Abbé Bruno Schaeffer

Nouvelle revue CERTITUDES - octobre-novembre-décembre 2001 - n°08

L’Eglise dans l’Etat ou l’Etat dans l’Eglise », les Concordats s’efforcent au long de l’histoire de nuancer une dialectique méconnaissant l’aspect diversifié des interpénétrations entre les deux sociétés. Au XIXe siècle, les libéraux catholiques ont voulu dépasser cette réalité en lançant la formule condamnée par le magistère romain de l’« Eglise libre dans l’Etat libre ». Par un contresens historique, le cardinal Bille l’attribue au concordat dans la postface donnée au livre du Père Bernard Ardura Le Concordat entre Pie VII et Bonaparte. Pour lui, elle est conforme à la situation de l’Eglise « sans préjudice de sa mission d’évangélisation ». Le bienheureux Pie IX pensait le contraire.

Gérard Cholvy donne à ce petit livre une préface substantielle où il retrace l’histoire des concordats pour en arriver à la négociation de 1801 voulue par le Pape et Napoléon. Une analyse solide se terminant par un bilan vaincu-vainqueur. Mais peut-on dire avec lui que « dans cette négociation le grand vaincu, c’est l’Eglise gallicane » ? L’histoire de l’épiscopat concordataire si bien retracée par Jacques-Olivier Boudon prouve le contraire. Reste les trois vainqueurs : « La Révolution, Bonaparte et le pape. » Victoire de la Révolution, « la France reste un Etat laïque ». Comme l’observe avec justesse Gérard Cholvy, les conceptions religieuses de Bonaparte « sont celles des Lumières, et elles sont en continuité avec le gallicanisme régalien ». Au bout du compte, « le retour à la paix religieuse » ne doit pas masquer l’impuissance congénitale générée par l’absence d’institutions catholiques, les crises de 1880 et de 1905 en témoignent. Bernard Ardura le concède, même s’il considère la laïcité de l’Etat comme n’étant pas « intolérable pour l’Eglise ». Il se paie de la contrepartie, « l’affirmation du pouvoir universel du pape » et une autorité « sans précédent » pour le successeur de saint Pierre. La rupture profite à l'ultramontanisme, tandis que l’Eglise de France tend à devenir « une branche de l’administration de l’Etat laïque », les fameux préfets violets de Napoléon. Pour lui, le Concordat est l’amorce du « pluralisme religieux », excluant la possibilité d’une chrétienté. La liberté de croire ou de ne pas croire se déplace de la conscience au terrain sodal. Le cardinal Bille voit là une possibilité pour l’Eglise de contribuer « à la construction de la société dans le siècle qui vient de naître ». Vatican II a mis les hommes d’Eglise à l’aise sur le terrain des droits de l’homme et de « la conquête de la dignité humaine ». Le bien commun dans la pensée du cardinal rejoint l’Etat de droit dans la catégorie des êtres de raison qu’il faudrait avoir le courage de mettre en face du bilan historique des deux derniers siècles. Lecteur assidu de Maritain, le cardinal Bille nage dans une utopie dont le fond est la politique du dialogue entre le monde et l’Eglise des derniers pontificats. Que vaut l’invitation à la construction « d’un monde solidaire et juste, et d’une véritable culture de paix » pour des hommes ne parlant pas le même langage et substituant la volonté des hommes aux exigences de la nature humaine dans la construction de la cité.

L’étude historique du Concordat est de qualité. Retenons le jugement du principal négociateur du Concordat, le cardinal Consalvi, appréciant l’ajout des articles organiques par Bonaparte. « Ces lois véritablement constitutionnelles renversaient à peu près le nouvel édifice qui nous avait pris tant de temps à élever. Ce que le Concordat statuait en faveur de l’Eglise et du culte était remis en question par la jurisprudence gallicane, et l’Eglise de France devait craindre de se voir encore réduite en servitude ». Paroles historiques, le formidable élan de foi et de générosité des catholiques du XIXème siècle n’arrivera pas - faute de base temporelle - à prendre le dessus par rapport à une déchristianisation programmée. A partir du concile Vatican n, l’Eglise cessera de s’opposer à ce monde d’apparente neutralité, elle y verra la naissance d’un nouvel humanisme, pourtant rien moins que chrétien.

Bernard Ardura, Gérard Cholvy, Cardinal Bille, Le Concordat entre Pie VII et Bonaparte. 15 juillet 1801, les Editions du Cerf, Paris 2001, 146 p. 80 F (12,20 euros)