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Marcel Aymé joue la vérité

Joël Prieur

Nouvelle revue CERTITUDES - juillet-aoüt-septembre 2002 - n°11

Après nous avoir offert, au début de cette année, un somptueux volume des Contes et nouvelles de Marcel Aymé, Gallimard récidive : voici le théâtre, scrupuleusement publié, en dehors de toute censure, avec les textes dans leurs différentes versions, certaines pièces qui n'ont jamais été jouées et que l'on avait fini par oublier dans un tiroir et d'autres qui, à leur sortie, avaient fait un four, sans doute parce quelles étaient trop cruellement vraies, trop saignantes, irrespectueuses... Voici aussi sans doute, à travers le théâtre, l'écho le plus profond et le plus secret de la voix de Marcel Aymé. Vous avez aimé le primesaut grinçant des Contes du chat perché, l'air de pas y toucher du touche-à-tout génial dans le passe muraille ou dans Traversée de Paris.

Cette légèreté du nouvelliste n'a d'égal que la gravité de l’homme de théâtre. C’est à la scène que notre auteur réserve ses confidences les plus désespérées, ses observations les plus tranchantes, ses réflexions les plus impertinentes. Lisant les nouvelles, on a toujours l'impression que le conteur s'avance masqué. Le déguisement du théâtre lui permet de se dispenser de toute précaution, en faisant litière de la vraisemblance, puisqu'aussi bien la présence physique des personnages sur la scène dispense l'inventeur d'avoir à s’expliquer sur certaines coïncidences. Deus ex machina! disaient les anciens. Pour Marcel Aymé, la scène du théâtre est une machine divine qui justifie les inventions les plus improbables, pour le plus grand profit de la vérité. Moyennant telle entorse au bon sens ou telle trêve signée avec les lois du réel, l'auteur peut jubiler, fier de nous asséner sa vérité du moment, son humeur, sa colère avec parfois une tendresse trop pudique pour e on s'étende longtemps sur un aveu furtif. Cynique dans Lucienne et le boucher, indigné dans La tête des autres, mystique et anticlérical dans Clérambard, Marcel Aymé se fait droitiste sans complexes et sans illusions dans cette parabole politique qu’est Vogue la galère. « La pièce n'a eu aucun succès » explique l'éditeur. Comme on les comprend ces Français d'après-guerre, en plein dans leurs rêves en formica, d'avoir snobé les vérités de Vogue la galère comme ils bradaient les armoires en chêne de leurs grands mères! Le réalisme en politique ne fait jamais recette ! Seul le rêve se vend bien et tout l'art de Marcel Aymé est de nous faire croire le contraire, l'espace d'une représentation.

II ne faut pas s'attendre à beaucoup de nuances dans les portraits au vitriol que l'auteur des Oiseaux de lune trace de main de maître : c'est que ses pièces nous montrent ce que l'on ne doit pas, ce que l'on ne veut pas voir : tout le monde met des noms sur les figures de ces magistrats qui - histoire de se dédouaner eux-mêmes - se sont payés avec tant de désinvolture « la tête des autres » alors que la Fiance venait de traverser les heures les plus sombres de son histoire, mais personne n’a osé en parler comme en parle Marcel Aymé...

Au théâtre, il ne faut rien cacher. Dans Les quatre vérités, c'est un sérum qui fait tout dire aux différents protagonistes. A ce petit jeu, le mari jaloux se dévoile en mari trompeur et l'inoffensif chasseur de papillons s'avoue grand trousseur de jupons. Mais les femmes ? Pitié pour les femmes et pour leurs mystères !

Elles défendent leur secret bec et ongles, car il y va de leur vie; c'est ce qu'elles appellent leur honneur. « Tu n'as pas pensé que ce qui pouvait me contrarier justement et me faire horreur, c'est d’avoir à confesser mon indigence et ma nullité, même si elles ne sont plus un secret pour toi ? ». Le jeu de la vérité est un jeu dangereux pour les hommes et cruel pour les femmes. II faut s'appeler Marcel Aymé pour s'y risquer... Mais c'est au théâtre.

Marcel Aymé, Théâtre complet (1948-1967), éd. Gallimard.