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Après
nous avoir offert, au début de cette année, un somptueux volume des Contes
et nouvelles de Marcel Aymé, Gallimard récidive : voici le théâtre,
scrupuleusement publié, en dehors de toute censure, avec les textes
dans leurs différentes versions, certaines pièces qui n'ont jamais été
jouées et que l'on avait fini par oublier dans un tiroir et d'autres
qui, à leur sortie, avaient fait un four, sans doute parce quelles étaient
trop cruellement vraies, trop saignantes, irrespectueuses... Voici aussi
sans doute, à travers le théâtre, l'écho le plus profond et le plus
secret de la voix de Marcel Aymé. Vous avez aimé le primesaut grinçant
des Contes du chat perché, l'air de pas y toucher du touche-à-tout
génial dans le passe muraille ou dans Traversée de Paris.
Cette
légèreté du nouvelliste n'a d'égal que la gravité de l’homme de
théâtre. C’est à la scène que notre auteur réserve ses
confidences les plus désespérées, ses observations les plus
tranchantes, ses réflexions les plus impertinentes. Lisant les
nouvelles, on a toujours l'impression que le conteur s'avance masqué.
Le déguisement du théâtre lui permet de se dispenser de toute précaution,
en faisant litière de la vraisemblance, puisqu'aussi bien la présence
physique des personnages sur la scène dispense l'inventeur d'avoir à
s’expliquer sur certaines coïncidences. Deus ex machina! disaient les
anciens. Pour Marcel Aymé, la scène du théâtre est une machine
divine qui justifie les inventions les plus improbables, pour le plus
grand profit de la vérité. Moyennant telle entorse au bon sens ou
telle trêve signée avec les lois du réel, l'auteur peut jubiler, fier
de nous asséner sa vérité du moment, son humeur, sa colère avec
parfois une tendresse trop pudique pour e on s'étende longtemps sur un
aveu furtif. Cynique dans Lucienne et le boucher, indigné dans La
tête des autres, mystique et anticlérical dans Clérambard,
Marcel Aymé se fait droitiste sans complexes et sans illusions dans
cette parabole politique qu’est Vogue la galère. « La pièce
n'a eu aucun succès » explique l'éditeur. Comme on les comprend
ces Français d'après-guerre, en plein dans leurs rêves en formica,
d'avoir snobé les vérités de Vogue la galère comme ils
bradaient les armoires en chêne de leurs grands mères! Le réalisme en
politique ne fait jamais recette ! Seul le rêve se vend bien et
tout l'art de Marcel Aymé est de nous faire croire le contraire,
l'espace d'une représentation.
II
ne faut pas s'attendre à beaucoup de nuances dans les portraits au
vitriol que l'auteur des Oiseaux de lune trace de main de maître :
c'est que ses pièces nous montrent ce que l'on ne doit pas, ce que l'on
ne veut pas voir : tout le monde met des noms sur les figures de ces
magistrats qui - histoire de se dédouaner eux-mêmes - se sont payés
avec tant de désinvolture « la tête des autres » alors que la Fiance
venait de traverser les heures les plus sombres de son histoire, mais
personne n’a osé en parler comme en parle Marcel Aymé...
Au
théâtre, il ne faut rien cacher. Dans Les quatre vérités, c'est un sérum
qui fait tout dire aux différents protagonistes. A ce petit jeu, le
mari jaloux se dévoile en mari trompeur et l'inoffensif chasseur de
papillons s'avoue grand trousseur de jupons. Mais les femmes ? Pitié
pour les femmes et pour leurs mystères !
Elles
défendent leur secret bec et ongles, car il y va de leur vie; c'est ce
qu'elles appellent leur honneur. « Tu n'as pas pensé que ce qui
pouvait me contrarier justement et me faire horreur, c'est d’avoir à
confesser mon indigence et ma nullité, même si elles ne sont plus un
secret pour toi ? ». Le jeu de la vérité est un jeu
dangereux pour les hommes et cruel pour les femmes. II faut s'appeler
Marcel Aymé pour s'y risquer... Mais c'est au théâtre.
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