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Claudel baroque

Joël Prieur

Nouvelle revue CERTITUDES - juillet-août-septembre 2002 - n°11

Dominique Millet Gérard, professeur à la Sorbonne, compte aujourd'hui parmi les spécialistes incontestés de l'œuvre de Paul Claudel. C'est elle sans doute qui a eu l'idée d'une rencontre inopinée et en elle-même toute baroque entre le grand dramaturge catholique et le théologien Hans Urs von Balthasar. L'événement prend la forme d'un petit livre présentant la réédition (inédite en français) d'une postface au Soulier de satin que donna le célèbre jésuite, souvent présenté comme l'un des hommes les plus cultivés de son temps. Dans une longue préface à la postface, Dominique Millet insiste sur la dimension foncièrement baroque de l'œuvre de Claudel, « où théologie et esthétique ne font qu'un » et où la grâce du Christ rayonne au plus intime d'un monde charnel, qui n'est nullement idéalisé. A l’attention sans doute de tous les pisse-froid qui confinent leur religion dans la moiteur des sacristies, en idéalisant au maximum leur admiration pour un Moyen Age de carton pâte, qui n'a jamais existé que dans certaines imaginations surchauffées, elle rappelle le mot étonnant de Claudel sur cette époque historique si pleinement chrétienne qu'est le XVIe siècle humaniste: « Je considère la Renaissance comme la période la plus glorieuse du catholicisme... ». II faudrait citer et commenter ce texte prodigieux : la place manque; au lecteur de le retrouver, en se procurant ce petit livre!

Les amours impossibles de Rodrigue et de Prouhèze nous sont présentées comme la parabole du destin humain dans ce qu’il a de nécessairement inaccompli.

Balthasar cite par exemple cette formule de Lâla dans La Ville du même Claudel : « Je suis la promesse qui ne peut être tenue ». En écho, Prouhèze déclare dans Le soulier de satin : « Moi seule puis lui fournir une insuffisance à la mesure de son désir ». Jacques Lacan, lui-même grand lecteur de Claudel, aurait sans doute donne un commentaire magnifique à ces déclarations de femmes aimées, qui font consentir l'intelligence au mystère comme elles font aspirer l'amour à la fierté de son incomplétude... II aurait sans doute évoqué le grand Autre, avec cet art de dire abrupt et fiévreux que Claudel n’aurait pas désavoué.

Mais Lacan est obscur alors que Balthasar est limpide. Pour le lecteur qui veut s'introduire sans effraction dans le monde claudélien, où, parfois les mots donnent le vertige, ce petit ouvrage est précieux. Le jésuite-psychopompe prépare admirablement son paroissien à subir le choc de la rencontre. Comme dit Thibaudet, qui s'y connaît : « Claudel ? Le plus gros paquet de mer poétique que nous ayons reçu depuis Hugo ».

Hans Urs von Balthasar, Le soulier de satin de Paul Claudel, éd. Ad solem.