Mon
Père, en tant qu’exégète, que pensez-vous de l’ouvrage de Jérôme
Prieur et de Gérard Mordillat intitulé Jésus après Jésus ?
Aussi
bien dans ce livre que dans la série télévisée qui l’accompagne
sur Arte et
qui porte sur les origines du christianisme, le point de départ de ces
deux auteurs est la célèbre formule d’Alfred Loisy : « Jésus annonçait
le Royaume et c’est l’Eglise qui est venue ». Ce n’est
d’ailleurs pas un hasard si, en 2002, ces deux journalistes ont
republié le fameux ouvrage de Loisy intitulé L’Evangile
et l’Eglise où cette formule a été énoncée pour la première
fois. L’abbé Alfred Loisy, qui lisait beaucoup les exégètes
allemands, était intellectuellement convaincu que Jésus n’avait pas
cherché à fonder une Eglise et que ses premiers disciples n’en
avaient pas eu non plus l’idée. Selon lui, l’évolution de la
communauté chrétienne vers une institution durable, capable
d’affronter l’usure du temps, était due à des génies religieux de
la deuxième ou de la troisième génération chrétienne. D’où
d’ailleurs ce que j’ai appelé « la mode pseudo », cette idée
que certains textes reconnus pourtant comme canoniques ne datent pas de
la première génération chrétienne et sont donc fictivement attribués
à Paul ou à Pierre... Mais indépendamment même de ce problème de
l’authenticité des livres du Nouveau Testament, dont j’ai
longuement traité dans différents ouvrages, ce qui m’a frappé à la
lecture de Jésus après Jésus, c’est
que, pour soutenir aujourd’hui la thèse de Loisy, telle que je viens
de vous la résumer, les deux journalistes doivent se livrer à une véritable
déconstruction des textes eux-mêmes.
Ce
n’est pas seulement l’authenticité de leur attribution qui est mise
en cause, c’est leur substance.
Cette
accusation est lourde. Pouvez-vous donner quelques exemples de cette déconstruction
du texte biblique dans Jésus après Jésus ?
Je
voudrais emprunter les quelques exemples que je vais vous proposer à la
lecture qui est faite dans ce livre de ce texte fondamental sur les
origines chrétienne qui s’appelle les Actes
des Apôtres. Prieur et Mordillat ont intitulé le chapitre où ils
évoquent ce texte : « Le roman des origines ». Tout un programme ! La
méthode de nos deux auteurs n’est manifestement pas à la hauteur.
Pour vous le montrer, je vais devoir entrer dans le détail...
Une
drôle de méthode… Retour sur quelques exemples de “raisonnement”
Voici
un premier exemple : pour nos deux auteurs,
il n’est pas vrai que Paul se soit d’abord appelé Saül. La preuve
qu’ils fournissent ? Dans ses Epîtres, l’Apôtre ne s’est jamais
appelé lui-même que Paul. Quant à ce que dit saint Luc, sur ce point,
dans les Actes des Apôtres, cela pourrait
fort bien être une invention.
La
réponse que l’on peut apporter à ce genre d’élucubrations est très
simple. Le témoignage du livre des Actes est
confirmé par l’Epître aux Philippiens
(III, 5) où l’Apôtre dit qu’il a été circoncis le huitième jour
après sa naissance. S’il a été circoncis conformément à la Loi,
il a nécessairement reçu un prénom juif. N’en déplaise à Prieur
et à Mordillat, Paul n’est que son nom romain.
Deuxième
exemple : dans les Actes, il est dit que
Pierre est arrêté à Jérusalem sous le roi Agrippa. Voici le texte,
tiré du douzième chapitre des Actes des apôtres
: « Pierre était endormi entre deux soldats. Deux chaînes le
liaient et devant la porte des sentinelles gardaient la prison. Soudain
l’ange du Seigneur survint et le cachot fut inondé de lumière.
L’ange frappa Pierre au côté et le fit lever : “Debout ! Vite !”
dit-il. Et les chaînes lui tombèrent des mains. L’ange lui dit alors
: “Mets ta ceinture et chausse tes sandales”. Ce qu’il fit. Il lui
dit encore : “Jette ton manteau sur tes épaules et suis-moi.” Et
Pierre sortit et il le suivait ; il ne se rendait pas compte que c’était
vrai ce qui se faisait par l’ange, mais il se figurait avoir une
vision. Ils franchirent ainsi un premier poste de garde, puis un second
et parvinrent à la porte de fer qui donne sur la ville. D’elle-même,
elle s’ouvrit devant eux. Ils sortirent, allèrent jusqu’au bout
d’une rue, puis brusquement l’ange le quitta. Alors Pierre revenant
à lui, dit: “Maintenant je sais vraiment que le Seigneur a envoyé
son ange et m’a arraché aux mains d’Hérode et à tout ce
qu’attendait le peuple juif”. Et s’étant reconnu, il se rendit à
la maison de Marie, mère de Jean, surnommé Marc, où une assemblée
assez nombreuse s’était réunie et priait ». Voici le
“commentaire” de nos deux apprentis exégètes : «tout le
vocabulaire de ce passage évoque la fin du personnage, son décès.
Pierre s’est “endormi” (c’est-à-dire qu’il est mort), il est
“dans les chaînes” (c’est-à-dire qu’il est au schéol), un
ange le réveille (c’est-à-dire le ressuscite) et miraculeusement le
délivre (...) Pierre se montre aux siens, qui le prennent pour un ange,
puis il s’en va “dans un autre endroit”. Pierre passe, il est passé...
Pour tout lecteur de bonne foi, ce récit ne peut être que celui de la
mort de Pierre, prolongé d’un récit de résurrection, d’autant que
le personnage disparaît alors complètement des Actes,
à l’exception d’un discours qu’il prononce au chapitre XV » (op.
cit. p. 142). On admirera cet aplomb avec lequel Prieur et Mordillat
affirment le contraire du texte qu’ils ont à commenter : « Pour tout
lecteur de bonne foi... » De bonne foi ? vraiment ? Mais où donc
est-il question de la mort de Pierre dans ce passage ? Quant au dernier
point de l’argumentation, il est étonnant : ce texte ne nous raconte
pas la délivrance mais la mort de Pierre « puisqu’on ne l’a vu
qu’une fois après »... Une telle contradiction, une telle
mauvaise foi, cela ne s’invente pas ! Notons quand même que l’Epître
aux Galates confirme le chapitre XV des Actes
des Apôtres. On y voit Pierre, au concile de Jérusalem, cinq ou
six ans après les événements rapportés (nous sommes en 49, après la
mort d’Agrippa). Seulement voilà, la présence de Pierre au concile
de Jérusalem ne fait pas les affaires de Prieur et Mordillat, qui
voudraient pouvoir constater sa mort précoce. Pour conclure ensuite
qu’il n’est jamais venu à Rome... Pour cela, ils sont prêts à
tout, même à une “lecture fiction”...
Voici
un troisième exemple, tournant à nouveau
autour du rôle de Pierre. On lit qu’Ananias et Saphire sont morts
devant le chef des Apôtres qui leur demandait des comptes, parce
qu’ils avaient menti à la communauté sur leurs propriétés... Nos
deux fins limiers proposent une autre interprétation. Pour eux, il est
très vraisemblable que c’est Pierre qui les a tués et que c’est
pour cela qu’il a été mis en prison... Voici leur « raisonnement ».
A les entendre, il importe d’abord de considérer que l’arrestation
des Apôtres « fait partie d’une séquence narrative dont le schéma
est le suivant : 1/ Don de Barnabé 2/ Mort d’Ananie et de Saphire 3/
Miracle de Pierre 4/ Arrestation des apôtres... Se pourrait-il qu’il
y ait un intrus dans cet enchaînement ? Un élément parasite qui
brouillerait notre compréhension ? Précisément, que vient faire la
poignée de miracles, de guérisons, d’exorcismes, jetés en vrac par
l’auteur, comme pour atténuer la mort d’Ananie et de Saphire ? Ne
lirait-on pas tout autrement leur histoire si l’on passait directement
de la mort des deux époux à l’arrestation des apôtres par le Sanhédrin
? Comme s’il y avait, enfoui sous le texte un secret : entre le décès
d’Ananie et de Saphire et l’incarcération de Pierre, il y aurait véritablement
une relation de cause à effet. Pierre serait sinon son exécutant, du
moins l’inspirateur du crime... » (op. cit. p. 123). Il n’y a pas
besoin de plus amples commentaires. Nous tenons à nouveau là
l’exemple d’une réécriture du texte sacré. Et manifestement les
deux compères procèdent non pas scientifiquement mais par la méthode
d’association d’idées, qui les mène jusqu’à accuser Pierre
d’un crime. Et puis, au dernier moment, ils font mine de se raviser :
« Mais n’allons pas trop loin » concluent-ils. Quelle est la crédibilité
de tels procédés ? Si l’on veut parler avec eux du Nouveau
Testament, il faut bien se rendre compte qu’on ne parle pas du même
texte qu’eux...
Quand
les apôtres deviennent des meurtriers
Vous
voulez un quatrième exemple ? D’après
nos auteurs, ce sont les Douze qui auraient accusé les hellénistes
(chrétiens venus du judaïsme de langue grecque NDLR) devant le Sanhédrin
(cf. p. 143). Ils seraient même les instigateurs de la mort d’Etienne
par lapidation... Pourquoi affirment-ils cela, alors qu’il est clair
qu’Etienne est mort parce qu’il prêchait sur la destruction du
Temple... C’est à croire décidément qu’ils n’ont pas le même
texte que nous sous les yeux...
Mais
pourquoi de telles distorsions par rapport à la lettre du texte. Quelle
thèse fondamentale cherchent-ils à accréditer ?
Leur
thèse fondamentale dans ce Jésus après Jésus,
c’est que Jésus était juif, entièrement juif et que tout
horizon différent relève de “l’après-Jésus”.
Pour
prouver cette assertion, ils n’ont qu’un seul argument, la formule célèbre
de Matthieu X, 6 : « Allez plutôt vers les brebis perdues de la Maison
d’Israël ». Notons tout de même qu’en employant l’adjectif
“perdues”, Jésus souligne dans l’Evangile qu’Israël est infidèle
à sa Mission, et qu’il faut lui adresser un dernier appel à la
conversion. Quant aux païens, Jésus montre qu’ils doivent avoir part
au salut. Voyez l’épisode de la Cananéenne, significatif parce
qu’il met en scène une non-juive : alors que Jésus paraît très dur
avec elle, lui disant « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues
de la Maison d’Israël », l’épisode se termine sur cette
exclamation du Maître : « O femme, grande est ta foi ! Qu’il
t’advienne selon ton désir ! » (cf. Matth. XV, 21 ssq). On peut
citer d’autres passages en ce sens qui montrent bien que Jésus dépasse
l’horizon d’Israël et qu’il voit son Royaume aux dimensions du
monde. La guérison du serviteur du centurion païen en Matthieu 8
et Luc 7 montre bien que Jésus accueille les païens. Jésus dit à son
sujet : « Jamais je n’ai trouvé une pareille foi en Israël ».
Eh bien ! Ces textes qui ne correspondent pas à la théorie de Jésus
après Jésus, Mordillat et Prieur s’en débarrassent en les
taxant d’inventions postérieures. C’est tellement facile ! Mais ce
mépris des données est tellement peu scientifique !
«
L’autorité de Pierre était reconnue dès les premiers
jours qui ont suivi la Résurrection »
Selon
vous, à quel moment peut-on repérer dans le Nouveau Testament
l’existence d’une Eglise chrétienne ?
Dès
le moment de la conversion de Paul, c’est-à-dire au plus tard en
l’an 37. En effet, dans l’Epître aux
Galates, Paul dit qu’il est allé, la troisième année après sa
conversion « faire la connaissance de Céphas » (Ga I, 18). Cela
prouve que Paul avait appris à Damas que l’apôtre Simon était le
Rocher (Cephas) désigné par Jésus pour diriger la communauté.
Paul n’était pas du tout un franc-tireur. Il sait que d’autres ont
été « apôtres avant lui » (Ga I, 17). Il dit que s’il n’avait
pas été approuvé par les « colonnes » de l’Eglise, il aurait «
couru pour rien » (Ga II, 2). Dans le même texte, Paul reconnaît que
la mission de Pierre est antérieure à la sienne : « Voyant que
l’évangélisation des incirconcis m’était confiée comme à Pierre
celle des circoncis, car celui qui avait agi en Pierre pour faire de lui
un apôtre des circoncis avait pareillement agi en moi en faveur des païens…
» (Ga II, 8). L’Epître aux Galates date
de l’hiver 56-57, mais les événements qui y sont racontés sont bien
antérieurs, et ils montrent que l’autorité de Pierre était reconnue
dès les premiers jours qui ont suivi la résurrection.
Prieur
et Mordillat reprennent la question éculée des frères de Jésus.
Marie serait, selon eux, la mère d’une famille nombreuse. Que peut-on
leur répondre ?
Depuis
longtemps, saint Jérôme a montré que dans les langues sémitiques le
mot “cousin” n’existe pas, mais que tous les proches sont appelés
des frères ou des sœurs. Quatre frères de Jésus nous sont connus par
Marc VI, 3 et Matth. XIII, 55, ce sont Jacques, Joseph (ou Joset) Simon
et Jude. Or au pied de la Croix, on retrouve une « Marie mère de
Jacques et de Joset », qui n’est donc pas Marie mère de Jésus (cf.
Mc XV, 40). Cette Marie est appelée « femme de Clopas » en Jean XIX,
25. Au IIème siècle, l’historien Hégésippe (dont certains textes
ont été recueillis par Eusèbe de Césarée qui les a transmis
jusqu’à nous) dit explicitement à propos de « Simon fils de Clopas
» qui a succédé à son frère Jacques à la tête de l’Eglise de Jérusalem,
qu’il est un cousin (anepsios) de Jésus...
Les
deux tripatouilleurs de traductions n’ont pas accès aux langues
originelles des Evangiles
Il
y a une dernière question importante dans ce livre : est-il vrai que
les Epîtres de saint Paul soient à l’origine de l’antisémitisme ?
Prieur
et Mordillat ne s’intéressent pas à l’ensemble des textes que Paul
a consacrés au destin providentiel du peuple juif. Ils ont focalisé
leur attention sur un texte de la Première Epître
aux Thessaloniciens. Le voici : « Vous vous êtes mis, frères,
à imiter les Eglises de Dieu qui sont en Judée : vous avez souffert de
la part de vos compatriotes les mêmes traitements qu’ils ont
soufferts de la part des juifs : ces gens-là ont mis à mort Jésus le
Seigneur et les prophètes, ils nous ont persécutés, ils ne plaisent
pas à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes quand ils nous empêchent
de prêcher aux païens pour leur salut, mettant ainsi le comble à leur
péché » (IThess. II, 14-16). Selon Prieur et Mordillat, la traduction
de la Bible de Jérusalem que je viens de
citer est mauvaise : «L’introduction de la conjonction quand
exprime une relation de concordance ou de simultanéité temporelle,
elle vise à atténuer la portée de la formule assassine (ennemi de
tous les hommes NDLR). On voudrait croire et faire croire que les juifs
sont ennemis de tous les hommes uniquement et précisément au moment où
ils empêchent les prédicateurs chrétiens de s’adresser aux païens.
Sous entendu : qu’ils cessent de le faire et l’accusation sera
aussitôt levée. Ce choix de traduction (dans la Bible de Jérusalem
NDLR) est évidemment un choix théologique autant qu’idéologique...
». Ici, curieusement, plutôt que de recourir à l’original grec pour
trancher la question de la fidélité ou de l’infidélité de la Bible
de Jérusalem, Prieur et Mordillat se contentent de citer plusieurs
traductions, montrant ainsi qu’ils n’ont pas eux-mêmes accès immédiatement
au texte grec. En fait, s’ils avaient pu consulter le texte original,
ils auraient vu qu’il y a une rupture de construction : après une
accumulation de “kai” (la conjonction “et”), le dernier génitif
kôluontôn (empêchant) se trouve en apposition à la formule
“ennemis de tous les hommes”. La Bible de Jérusalem a donc raison
de traduire: « les juifs sont ennemis de tous les hommes, quand ils empêchent
» la prédication aux païens. Et contrairement à ce que disent Prieur
et Mordillat, la Bible d’Osty traduit de la même façon. « Ils sont
ennemis de tous les hommes, nous empêchant de prêcher aux païens pour
leur salut. » Si l’on remet ce texte dans le contexte de la vie de
Paul telle qu’elle nous est connue par les
Actes des Apôtres, on remarque que Paul, à Thessalonique comme à
Bérée, a été poursuivi par les juifs de la Synagogue, qui tentent de
l’empêcher de prêcher aux païens (cf. Ac XVII). C’est à cause de
cela qu’il devra quitter précipitamment la Macédoine pour chercher
refuge à Athènes.
Si
je les ai bien lus, Prieur et Mordillat disent que ce passage aurait été
interpolé...
Ils
disent effectivement que l’expression « ennemis du genre humain »,
appliquée aux Juifs, se trouve dans Tacite, l’historien romain, 50
ans plus tard et que le texte serait donc postérieur à celui de
Tacite. Mais il n’y a aucune trace d’une interpolation dans la
Tradition manuscrite. Nous ne possédons pas le plus petit argument
textuel en ce sens. En fait, au lieu d’éliminer un passage gênant,
Prieur et Mordillat auraient dû tenter de le comprendre, comme nous le
faisons en ce moment. Paul nous dit très exactement ce qui est le drame
du judaïsme à cette époque. Les juifs ne veulent pas que les païens
soient sauvés, et en cela, ils sont foncièrement infidèles à la
Bible qui annonce que les païens sont aimés de Dieu. On se trouve à
un moment de l’histoire où le judaïsme s’est rétréci pour des
raisons nationalistes et ne reste pas fidèle à l’universalisme des
textes sacrés. On peut évoquer, à propos de cet universalisme présent
dans le judaïsme de l’Ancien Testament,
le livre de Jonas, le prophète qui va prêcher à Ninive. On peut
souligner que dans le Temple, il y avait un espace réservé aux païens,
preuve que Dieu recevait la prière des païens. Le drame de Paul (dont
on retrouve les racines dans l’Evangile) c’est justement cette infidélité
du peuple juif à l’universalisme du Salut. Il y a un texte du Livre
d’Isaïe qui a beaucoup compté pour saint Paul et qui définit la
mission du Serviteur de Dieu, c’est-à-dire du Christ : « J’ai
fait de toi la lumière des nations, pour que mon salut atteigne aux
extrémités de la terre » (Is 49,6). Ce sont ces dernières paroles
que Paul prononce à Antioche de Pisidie, lorsque presque toute la ville
s’est jointe aux juifs dans la Synagogue, pour entendre la Bonne
nouvelle (Ac. XIII, 47). Selon lui, elles résument sa vocation d’apôtre
des nations. Et si Paul dans le texte de l’Epître
aux Thessaloniciens déclare que les juifs sont ennemis de tous les
hommes, c’est justement parce que les juifs refusent l’universalité
du salut, annoncée par le prophète Isaïe. N’est-ce pas ce qui est
inscrit dans la Loi ? N’est-ce pas ce qu’on peut lire dans le Livre
du Lévitique ? « Tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lév.
XIX, 34). Pourquoi aimer l’étranger ? Mais parce que Dieu aime tous
les hommes et que son dessein de salut est universel.
Vous
êtes en train de nous rappeler la doctrine du verus Israël,
le véritable Israël de Dieu. Et justement Prieur et Mordillat disent
que ce thème remonte à saint Justin, au milieu du IIème siècle...
Mais
saint Justin n’a rien inventé ! L’idée du verus
Israël est déjà présente dans les Epîtres de Paul et dans la
Première de Pierre. Voyez I Co X, 18 où saint Paul nous dit : « considérez
l’Israël selon la chair ». Et en Gal IV, 16, Paul s’écrie : «
Paix à l’Israël de Dieu ». il est très clair que pour lui, il
y a deux Israël, l’un charnel et l’autre spirituel.
Saint
Paul et le véritable Israël de Dieu
Paul
l’explique d’ailleurs sous une autre forme dans la même Epître
aux Galates : « Abraham eut deux fils, l’un de la servante
et l’autre de la femme libre ; mais celui de la servante est né selon
la chair, celui de la femme libre en vertu de la promesse. Il y a là
une allégorie : ces deux femmes représentent deux alliances ; la première
se rattache au Sinaï et enfante pour la servitude : c’est Agar et
elle correspond à la Jérusalem actuelle, qui de fait est esclave avec
ses enfants. Mais la Jérusalem d’en haut est libre et elle est notre
mère... » (Gal. IV, 21sq). Dans ce texte célèbre, on trouve la même
opposition entre la Jérusalem actuelle et la Jérusalem spirituelle, «
notre mère », la mère de tous ceux – « juifs ou grecs » – qui
reçoivent la foi en Jésus-Christ. On retrouve aussi ce thème dans la IIème
aux Corinthiens : « Dieu nous a fait ministres d’une
nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit… Jusqu’à ce
jour, quand on lit Moïse, un voile est posé sur leur cœur. C’est
quand on se convertit au Seigneur que ce voile est enlevé. Car le
Seigneur, c’est l’Esprit, et là où est l’Esprit du Seigneur, là
est la liberté » (II Co III, 6-15-17).
Le
thème du verus Israël n’est donc pas une
évolution historique du IIème siècle ; c’est déjà la pensée de
Paul. C’est également la pensée de Pierre, qui transfère aux chrétiens
les privilèges du peuple juif : « Mais vous, dit Pierre, vous êtes
une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis
pour proclamer la louange de Celui qui vous a appelé des ténèbres à
son admirable lumière » (IP. II, 9). On reconnaît dans ces
expressions qualifiant le peuple chrétien les termes employés par Moïse
dans le Livre de
l’Exode (Ex. XIX, 5-6). Et saint Pierre conclut : « Jadis vous
n’étiez pas un peuple, mais maintenant vous êtes le Peuple de Dieu
» (1 P II, 10).
Y
a-t-il d’autres textes du Nouveau Testament qui parlent de la nouvelle
Alliance ?
L’Epître
aux Hébreux - occultée par Prieur et Mordillat est nécessairement antérieure
à la ruine de Jérusalem, comme l’atteste Hébr. X, 1-3 : «
N’ayant en effet que l’ombre des biens à venir, non la substance même
des réalités, la Loi est absolument impuissante, avec ses sacrifices
que l’on offre perpétuellement d’année en année à rendre
parfaits ceux qui s’approchent de Dieu. Autrement n’aurait-on pas
cessé de les offrir ? » Son enseignement est très clair. S’appuyant
sur l’annonce (en Jérémie XXXI 31) d’une alliance nouvelle,
l’auteur de l’Epître explique : « En disant alliance nouvelle
(Dieu) rend vieille la première. Or ce qui est vieilli est vétuste et
près de disparaître » (Hébr. VIII, 13).
Une
même Loi et deux Alliances
Pourriez-vous
conclure en quelques mots sur ces deux alliances ?
Dieu
donne la même Loi morale dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament,
mais dans l’Ancienne alliance, la loi est écrite sur des tables de
pierre (II Cor. III, 3). Elle n’est pas capable de donner la vie (Gal
III, 21). La Nouvelle Alliance propose la même Loi, mais elle est désormais
écrite dans les cœurs et elle nous est donnée par la foi au Christ.
Un
dernier mot sur l’ensemble du livre de Mordillat et Prieur ?
«
Il y a dans le monde exégétique un certain nombre de gens qui
cultivent à plaisir l’esprit de démolition »
Ces
deux journalistes n’ont rien inventé. Ils se sont contentés de
glaner çà et là dans différents ouvrages d’exégèse, en ne
retenant que ce qui allait dans le sens de leurs opinions préétablies.
Mais cela montre qu’il y a dans le monde exégétique un certain
nombre de gens qui cultivent à plaisir l’esprit de démolition. Ne
nous laissons pas impressionner par le titre de savants qui leur est
trop facilement attribué.
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