Certitudes
Accueil
Articles en ligne

Centre St Paul

MetaBlog

TradiNews

Laurent Gaudé : une évidence solaire

Joël Prieur

Nouvelle revue CERTITUDES - n°16

« La chaleur du soleil semblait fendre la terre. Pas un souffle de vent ne faisait frémir les oliviers. Tout était immobile. Le parfum des collines s'était évanoui. Les pierres gémissaient de chaleur. Le mois d'août pesait sur le Massif du Gargano avec l'assurance d'un seigneur. Il était impossible de croire qu'en ces terres, un jour, il avait pu pleuvoir... ». Ce ton simple et lyrique pour peindre la nature en majesté, ce classicisme qui accumule les petites phrases sèches pour faire jaillir un peu d'émotion dans le torrent des mots, cette éloquence jamais verbeuse, qui n'a que faire des longues périodes oratoires, on la reconnaîtra bientôt au premier coup d'oeil. La proximité chaleureuse et respectueuse que Laurent Gaudé entretient avec son monde a d'ores et déjà quelque chose d'inimitable. Le style signale l'écrivain à l'attention du passant.

Ce livre, Le soleil des Scorta, c'est la vaste peinture à  fresque de l'histoire d'une famille de l'Italie du sud, entre 1870 et nos jours, une famille qui traverse le cruel XXème siècle sans presque s'occuper de politique ou d'idéologie. Sa vérité, qui brave le fracas des événements, est issue tout entière du petit village de Montepuccio. Elle est solaire. Elle est immobile et ressaisie à chaque génération de façon différente. On peut la résumer ainsi : le plus beau dans la vie, c'est la sueur de l'homme. La sueur seule est féconde. La sueur seule est respectable. Pour les personnages de cette étrange saga, c'est clair : l'esprit de jouissance détruit ce que l'esprit de sacrifice a édifié....

Sans doute pénétré malgré lui de cette idée outrageusement réactionnaire, le vieux Rocco Scorta Mascalzone, qui avait terrifié son village d'origine par ses violences et ses rapines, ne voulut rien laisser à ses enfants de l'argent malhonnête qu'il avait amassé. Il préféra offrir toute sa fortune à l'église du village et à son curé calabrais Dom Giorgio ; le bandit ne légua à ses trois rejetons que l'éclat trouble de son nom.

Ce geste que l'on nommera fou sans doute est l'origine paradoxale de l'histoire qui nous est contée. Il initie une secrète chevalerie familiale, qui donne accès à une sorte de salut humain. Ambivalence du destin ! L'auteur semble avoir voulu d'abord nous conter quelque chose comme la tragédie des Atrides, ces héros grecs frappés sans le savoir de la même malédiction à chaque génération. Mais il n'y a pas de véritable tragédie lorsqu'on vit dans la lumière du soleil. Rien n'y est irrémédiable. Le sort étrange qui pèse sur les Scorta se transforme petit à petit en une sagesse d'autant plus efficace qu'elle est sans prétention.

Oserais-je noter cependant que l'ambition chronologique de ce petit volume (qui s'étend depuis 1870 sur pratiquement un siècle de soleil) fait pour une part sa faiblesse ? Au fil des pages, la vie des Scorta se schématise toujours d'avantage et perd quelque chose de sa lourde crédibilité initiale. Ne boudons pas notre plaisir cependant et saisissons-nous sans plus attendre de tous ces bonheurs d'écriture que Laurent Gaudé nous offre sans compter. Le jury du Goncourt, en distinguant cette oeuvre, a osé quitter le fameux carré des éditeurs germano-pratins, qui se partage ses faveurs chaque année (Gallimard, Grasset, Le Seuil, Albin Michel). Il faut avouer que ce n'est pas pour rien qu'il est ainsi sorti des sentiers rebattus, en allant chercher, dans le soleil des Scorta chez Actes sud, une improbable et merveilleuse Arlésienne.

Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, éd. Actes Sud, août 2004, 248 pp., 19 euros